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mardi 20 novembre 2012

L'interview de Mario B





« C’est à moi que vous demandez ? Oui ! Si vous demandez, je réponds : oui ! j’aime les femmes blessées, sensibles à l’extrême, - les fragiles, dont la furie ne s’exhale pas en cris mais en soupirs et en regards brûlés de bêtes prises au collet. Les femmes blessées, c’est ça. Je les préfère aux solides. Les solides, les complètes – les femmes qui n’ont pas besoin - non. Non, je – Si on cherche une mère pour – oui, mais moi, non. Je n’ai jamais cherché la mère de mes enfants. D’ailleurs, je n’ai pas d’enfants, non : c’est un tout autre usage. Enfin, une autre vision.

Entendons-nous bien : je n’aime pas blesser les femmes : d’autres s’en chargent très bien, ou les choses de la vie,  les aléas - quoi ! J’aime les femmes blessées : j’aime faire acte de réparation.

Oh ce n’est pas non plus que je souhaiterais qu’elles courent les rues et peuplent l’univers, les femmes blessées. Je ris ! mais c’est un charme que j’ai toujours aimé retrouver chez mes conquêtes, cette – faille ? Cette vulnérabilité qui les rend – comment dire ? éphémères plus que les autres. Comme fugitives plutôt. Insaisissables. Oui, j’aime posséder les femmes qui ont ce charme. Et ma compagne, celle que vous admirez, derrière la vitre, il n’y a pas à chercher bien loin : c’est l’une d’elles. Elle est toute pétrie de ce charme.

Et afin qu’il demeurât un charme, une brutalité, si je peux dire, nature, exempt de coquetterie ou d’artifice, puisque je dirige l’entreprise – oui, c’est moi le patron- je l’ai placée en première ligne. Dans la boutique. Elle est au comptoir, là, à droite.

Oui, c’est elle. Les petites à côté font les vendeuses, et c’est elle, pâmée, dolente, romanesque qui cause avec la clientèle. Avec sa voix - Elle est là et qui se laisse regarder, et c’est volontiers aussi qu’on l’écoute. Elle soulève l’empathie, c’est du velours.

Moi, ici, j’organise, je gère, je compte et parfois même, c’est moi qui met la main à la pâte pour la décoration. Rien à voir.

Et je sais qu’elle tire profit de l’admiration que je lui permets qu’on lui voue, puisqu’elle demeure entièrement souffrante ; depuis qu’elle est en vitrine, elle s’améliore, elle se complait, elle épaissit. Elle a dépassé la désolation et ses hordes de plaintes, non, elle souffre en silence, dans ses chairs, comme il faut.

On aime, déjà depuis la rue, ce corps ambigu qui s’expose sans en avoir l’air et s’étire et se ramasse sur soi pour soudain bondir hors de sa gangue et frémir. Ces cris sourds, rentrés qu’on perçoit, si on est attentif, au travers de tous les petits mots des petites choses du quotidien. Comme elle alanguit ses voyelles, comme elle pourlèche ses doubles consonnes !

J’ai l’esprit partageur : j’ai l’esprit commerçant. Je la laisse faire ce qu’elle veut derrière la vitrine et les clients peuvent en profiter – mais nous nous repassons les meilleurs moments, parfois, le soir, grâce aux captations des caméras de vidéo-surveillance juste tous les deux. Et elle se trouve épouvantable, évidemment, et s’en veut et se tord. Mais je suis là. Je suis là. Elle attend de moi ces signes de dévotion, ces applaudissements muets dont toutes les femmes, même les solides quoiqu’elles disent, sont éprises. Et ma femme blessée, le clou de mon magasin,  plus que les autres encore se montre sensible à mes attentions. 

Oh non ! je ne tiens pas à ce qu’elle guérisse – d’ailleurs, elle n’est pas malade : elle est blessée. La consoler serait l’achever : non, ce qu’il faut c’est fêter ses tourments. Les embellir, en quelque sorte. Nous avons trouvé notre équilibre et prenons même, parfois, en fin de saison, si le chiffre d’affaires le permet, un congé au soleil. Ça nous repose du commerce.

Je ne dis pas : oui, si je vivais à Poznan, par exemple, les choses auraient suivi un tout autre cours peut-être. »








lundi 19 novembre 2012

La consolation des grands hommes






aux phryganes trichoptères qui grimpent, appâts des rêves, le long de mon chevet ordinaire









À travers le velux je reluquais les reflets du couchant garni des reliefs du festin céleste. Des lambeaux violacés zébraient irrégulièrement le carré vitré.
Et ça rosissait quelque part.

Bientôt l’ombre gloutonne avalerait mon lit et tous alentour, Pamuk, Coetzee, Montalban et les autres, couchés sans volupté, tous et leurs tranches découvertes malgré eux comme des flancs offerts aux ténèbres impudentes.

Aucun d’eux ne se lèverait courageusement pour actionner le commutateur, tous plongés avec moi dans les entrailles du ciel de lit éteint. Et privée de la lueur électrique et câline de l’ampoule nue, ambre tiède amortissant les terreurs des vivants, sentinelle dénudée pendue par le collet au plafond sans nuance, je ne lirais pas avant de dormir. Ni ne dormirais pour autant. Mes doigts rompus à l’effeuillage du plus humble gâte-papier se replieraient dans mes paumes, et à poings fermés, je veillerais les heures longues qui séparent du jour naturel, vêtue d’une leste chemise de borgnon.

Je ne dormirais pas. Aux aguets. Patiente. Autant que je puis l'être dans mon lit désolé.



Il aurait fallu se lever et tituber dans l’obscurité, risquer de renverser les volumes empilés et le flacon d’huile dont je me sers à l’aube pour barder ma peau vulnérable. Et, à tâtons, il aurait fallu arpenter le mur où les petites mouches humides que même le chat roux ne parvient pas à lamper, font tapis par dizaines et là, il aurait fallu appuyer d’un doigt sur l’interrupteur, assister au miracle de ce fiat lux dégénéré, pour enfin s’asseoir sur le bord du bord du lit. 

Et, tremblée de haut en bas, il ne resterait qu’à pleurer, me laisser aller à pleurer ma tapageuse solitude mise à jour dans l'électrique clarté nouvelle. Renverser le chagrin par dessus chair, secouer de hoquets ma carcasse mise en quarantaine,  sous l’œil indifférent des bons et grands amis pressés entre les pages, dans une vaine éternité frigide.



Pourtant... Vous l’avouerai-je ? Sans frimer, je vous jure : l’un d’entre eux doit se souvenir de moi, et de ma peau d’avant les années de veille, l’un d’eux, au moins, entre ses pages serrées comme des mâchoires de saturne, puisque j’ai baisé la couverture du livre remontée sur ses phrases, puis la tranche où le titre se fiançait à mes pupilles, une fois les derniers mots soufflés. Oui, c’était son nom, maintenant j’en suis sûr. J’ai donné ces baisers gonflés d’amour à un costume de carton ! puis quand je l’ai abandonné aux autres volumes amoncelés en fragile équilibre, devenus pour un temps autel, reposoir boiteux de ma soudaine ferveur, il s’est tu complètement, lui qui deux heures durant m’avait chanté au lit une romance si persuasive que l’amour, prodigieux, m’était monté au lèvres. Le carton lisse et luisant de la couverture maintenant pavanait en dieu pétrifié; cloué en porte-à-faux sur le tas de recueils, il imposait son antienne. Mais personne ni rien pour relayer à haute voix ses triomphes. Dedans ! Dedans sans doute le cœur imperceptible battait-il encore ! Il m’aurait fallu y coller l’oreille. Et l’esprit, discret comme sont tous les esprits vrais, l’esprit non plus n’entonnait rien ? Mais il ne pouvait que célébrer l’hommage de mes lèvres allouvies !

La suite - je jure les grands dieux qui peuplent vos caboches ! je jure qu'elle est vraie!

Cette nuit, cette nuit-là, je dormis tout du long, sans sueur, blottie contre un géant qu’en rêve je séduisais et qui pilait des livres et buvait de la bière à flot, à même la cruche.

Au matin, ce matin-là, m’éveillant sous le velux inamovible, je trouvai les livres disciplinés, les tranches verticales, les titres abécédaires, les auteurs, vifs ou morts, en oignons, monacaux. 
Je me tournai, déçue.

Et tournée je perçus le ronflement berceur d’un géant délivré de sa publication.

Allez ! c'était aux temps où je dormais encore, où les dieux, les grands dieux passaient dessous les portes et où les mots couchés valaient plus que tripette.

mardi 13 novembre 2012

la routine de M. Liseron




Monsieur Liseron s'était déboîté la hanche en jouant un dimanche à saute-mouton. Il resta à terre, rêveur un moment, puis se releva sans broncher.  

Soit négligence, soit  obscurantisme, à moins que ce ne fut par gêne, on ne l'emmena pas soigner à l'hôpital public, distant d'une quarantaine de kilomètres du lieu de l'affaire.   

Produit de sa rude enfance, la légère claudication qu'il conserva toute sa vie ne l'empêcha pas pour autant de devenir danseur pour Dames à Gueret.

" A un moment donné, pouvait-on l'entendre dire,  je n'ai plus cherché la reconnaissance de mes parents parce que ce qui venait de moi  venait d'un endroit où jamais ils ne seraient allés sans moi." 
Ces propos mystérieux éventés à qui voulait l'entendre ne l'empêchaient pas de rendre une visite dominicale et gratuite à ses vieux géniteurs qui, une fois la table desservie, à qui mieux mieux s'extasiaient :
- Quelle taille de guêpe ! 
-  Les dames ?
- Les bals ?
- Comme elles doivent tomber, les fines mouches!
- Et quand est-ce que tu nous fait un petit, mon agneau ?
Et le joyeux babil de l'indigent duo coulait jusqu'à la nuit tombée. Puis, tandis que Liseron se hâtait sur le bitume luisant de rosée  jusqu'à la petite gare close, son retour en poche, seul, longeant les rails, il se répétait, chaque dimanche, fort de cette indépendance gagnée à la force de ses mollets fringants :
" Chacun dans sa chacunière, en propre, et les moutons sont bien gardés."

Sa canne semait des cliquetis réguliers et gracieux que la lune couvait, indolente.


dimanche 8 juillet 2012

self-made words







hands 'clock keep your time cleaned

and wash up the lost hours
in the lover's arms












samedi 26 mai 2012

l'oeuvre de chair de X-Bontemps, - extrait







(...)




Alors elle détourna doucement son regard, et se dressant de tout son long qui était épiquement court, elle rompit enfin le silence : "- ah, moi, savez-vous, la vie, je la veux représenter telle qu'elle est : brouillonne, grouillante, confuse, copieuse, suffocante, mortelle, crue. Je veux le coeur couché sur l'étau, les mains assises sur le ventre, le souffle obscène, la chair au quintal. Je veux le pistachier, l'abricotier, le grenadier, le cornouiller aux gerbes rouges, le saule penché plus que caresses, l'églantier qui m'offrit au jour. Les fleurs, toutes les fleurs je veux: brassées, bouquet, vertes gerbes, festons radieux, guirlandes, couronnes et javelles ; herbes coupées, fougères, sous-bois, clairières en rosée, ronces, ivraie, médecines dans le brouillard d'aube. Et toutes bêtes je veux, et je le veux, lui, bête parmi les bêtes, se moquant éperdument de moi, champion des saillies radieuses, m'as-tu-vu des orgues roses, infidèle forgeur de soupirs et qui ne laissera sur la terre qu'un désir prodigieux et le regret d'un froissis de drap. "
Puis, ayant ainsi affiché son goût pour les longues soifs, hors d'haleine, mais ivre de songes, elle clôt sa bouche et se recoucha. Plus loin on pouvait entendre l'hymne d'une société folle entonnée à lestes gosiers. 

La nuit défilait sans pareille.

Personne n'y trouva à redire.





(...)












mardi 3 janvier 2012

de l'eau sous les ponts






Longtemps je fis la même promenade, tôt le matin, le long du canal. Toujours à mi-chemin, je me trouvais au dessus des eaux et je suivais de là des groupes serrés de jeunes hommes musclés qui couraient, en meute et en shorts. Je m’essayais alors à mon hymne rassurant :

je regarde courir les pompiers
c’est joli
c’est moins dangereux que d’sauter d’un pont
La mélodie en était apaisante et le rythme régulier.
Une nuit que je ne savais pas dormir, je sortis et c’est avant la Rotonde, là où, souterrains, les canaux échangent leurs noms et leurs salives vertes, à la surface de ces effusions glauques qu’avança vers moi une horde rangée, sanglotant et noire. Des humains ? Oui. Mais quoi ! Chauves, tous ?
Je susurrais pour me rassurer :
je regarde courir les pompiers
c’est joli
c’est moins dangereux que d’sauter d’un pont
Et la nuit m’exauça. Je retins ma respiration. Ils ne sanglotaient pas : c'était le hoquet de l'effort et ils étaient sortis des eaux. Quelques onze jeunes hommes palmés, glissés dans des combinaisons néoprène luisantes et jais, - 11 athlètes moulés de nuit, claquant ensemble le bitume de leur palme me dépassèrent -conque livide- sans même me voir, respirant ensemble et soufflant !
Soufflant.
Je vous jure que ce fut ainsi! Sous la bruine d’Octobre, des pompiers sous-marins ignorèrent mes larmes. Eux qui, par la suite, auraient à draguer les eaux troubles et glaciales, des heures durant, alors qu’un seul baiser ! et ils étaient épargnés du bain vert et sordide à venir. Moins même : un regard. Mais le service, c’est le service. Et ça courait droit devant, les yeux plantés dans l'avenir - et soufflant !
En tous les cas, pour l’heure dont je vous fais conte de ce soir-là, je fus sauvée : j’avais vu courir des pompiers.
Ce ne fut qu’au petit matin quand la pluie ne chante plus guère, des années plus tard, éraillée que je donnai, au fil des eaux, du flot à retordre aux héros.
je regarde courir les pompiers
c’est joli
c’est moins dangereux que d’sauter d’un pont -






jeudi 22 septembre 2011

Bonne fête maman, ou l’art du recyclage. 26 Mai 2001.


1.

Elle sautille, me bouscule, m'empresse : " Donne ! Donne ! " . Avec quelle gaîté, elle hurle presque, bondissant d'un pied sur l'autre, les bras jetés vers le rouleau que je porte maintenant avec angoisse à bout de bras, par-dessus ma tête. Et que lit-on sur mon visage ? L'embarras ? Point. - Savez-vous lire ! - : j'étale un sourire béat. Hissé sur la pointe de mes orteils, une posture de vrac maladroit. Vacillant, je tournoie. Taureau : c'est elle ! Moi, matador. À peine. Grand'peine. Ma femme s'immobilise.

La danse s'épuise. Je plante mes talons. Un petit silence et rougissant un peu :
" C'est gentil mon chéri d'avoir cette année pensé à la fête des Mères. "
L'as de la dissimulation : un zéro, un nul.
Le plus piteux d'entre tous : " C'est une peinture. "
Elle me fixe subjuguée.
" Abstraite. "
Je précise.
" Abstraite. "
Elle murmure.

Son visage s'illumine. Sa voix se fait encore plus douce, sa douce voix.
" Donne ".
Je baisse enfin les bras et je tends le rouleau des deux mains où le sang ne vient plus.
Elle le saisit, je me détourne.
Elle le décapsule et déroule le papier : j'entends.

Et j'entends encore, miaulé du fond du couloir, au risque encore de réveiller les enfants : " Je vais l'accrocher dans la chambre. "
Oh. Pas dans la chambre !
Si.
Je la suis à distance. Elle a été véloce.
Dans la chambre.
C'est épinglé haut oh ! au chevet du lit : nous faisons presque la même taille. Le carré de papier n'est pas bien grand, lui, sur le grand mur blanc, entre les deux appliques.
Un monochrome couleur chair. Elle m'enlace et son calme me gagne.
Elle glousse dans mon aisselle : " Merci. " .
Sauvé. 
" J'adore. Je lencadrerai plus tard."
Elle s’adonne aux travaux manuels, parfois.



2.

Il y a toujours une épaisse couche de silence, malgré la cohue citadine, entre eux. C'est sans doute la clandestinité qui force le vacarme. Combien d'autres couples attablés pareillement préservent un secret par nécessité, sans particulièrement s'en délecter. La petite femme pense :
 " Au moins ici je ne me sens pas seule au monde. " Et elle finit le salvateur verre d'alcool. Lhomme l'enlace. Elle tente de poser le verre et y parvient. Ils ont parlé de tout, sauf d'eux ensemble. Ils en parleront par bribes peut-être, tout à l'heure en se rhabillant, chambre 17, deux rues plus loin.
" Pourquoi ce type m'enlace-t-il ? " pense-t-elle encore.
 " On y va ? "




3.
Malgré le désarroi où cela me plonge, après, j'apprécie la vitalité que me procurent ces rendez-vous.
Et puis, cette sensation palpable de solitude centrée enfin.
Pas possible de se disperser dans ces bras-là, ces jambes-là, sur ce ventre-là, ce sexe-là. Là, je suis tout à fait la même. Et comme, fichtre, il n'est question que de plaisir : il n'est de réponse qu'au présent.
Mais il y a ces baisers, - des lampées d'amour vif - .
Et puis lui, au moins, il parle. D’anatomie, souvent. Mais je ne vais pas choisir les sujets de conversations, non plus.
Et revient plusieurs fois cette phrase dans le souffle brûlant le long des vertèbres :
" J'adore ton dos. "
Cela ne me flatte pas.
Je laisse dire et faire.

4.
Alors un jour, je demande à Alfred, Alfred qui ne me refuse rien parce qu’il est en quelque sorte mon cousin, de me peinturlurer ce dos.
Alfred questionne rarement, mais ce jour-là lAlfred dépare :
" C'est pour un connaisseur ? "
Je réponds : " - Non, une connaissance. " .
Il  insiste : "  Ignorante j'espère. Le pastiche passe encore : c'est l'école de l'art. Mais les redites. ..".
Agacée ou honteuse de cet enfantillage, je me déshabille devant Alfred qui jamais ne m’a vue nue.
« On évite le bleu, fait-il en débouchant un gros pot de pommade aux reflets écoeurants, soyons réalistes. »
Bientôt je suis vautrée sur le dos contre un papier kraft dévoilant à Alfred avec lequel je vis en parfaite – si cest possible – chasteté ma crudité osseuse et la peinture adhère là où mon corps rebique.
Un quart d'heure plus tard, je suis lavée, poudrée, embaumée, clinquante et mon dos négatif avec tout ce qui m’est donné de fesses, est renversé là, sur le papier, sec, couleur chair. Mon revers minuscule saisi à la gouache mate que j'enroule sur lui-même et que je fourre dans un rouleau de carton protecteur.

5.
«     -Nous avions dit que notre relation était juste une relation. Comme ça. Claire.
-       C'est pas un cadeau. C'est un pense-bête.
-       Pour se souvenir de quoi ?

La bête, c'est moi. Le dos c’est pour lui.

Mais " De ces moments d'oubli " pense-t-elle répondre. Elle ne répond pas.
Et elle sourit, sincèrement reconnaissante.


6.
Ils se rhabillent. Quoi qu’il en soit, il quitte la chambre 17 embarrassé de son sac, de ce rouleau et d'un toujours tendre sourire. Elle quitte la chambre un quart d'heure plus tard, lavée, poudrée, embaumée, clinquante et pense encore : " Tant pis s'il le jette à la première poubelle. Au moins je l'ai fait. "


7.
Lui en fit ce qu'il put.



Bonne fête maman, ou lart du recyclage. /pour B. 26 Mai  2001.







dimanche 1 mai 2011

les dimanches, surtout





Depuis que mon lit est installé dans un jardin zoologique, je ne peux plus me plaindre.

Depuis que mon lit, plus exactement, est derrière des barreaux, et moi avec, au coeur du jardin zoologique : je n'ai plus besoin ni de papier, ni de stylo. Ni de chevet.

Chaque jour on me prend en photo, on étudie la fiche descriptive qui a été accrochée au grillage, on me roucoule parfois gentiment au nez. On lit sans remarque déplaisante, - de l'étonnement à peine-, on prend pour argent comptant ce qui est écrit. On s'ébahit sur ma hauteur au garrot, sur les dimensions de ma croupe, le satiné de ma peau, la saillie de mes ilions, sur la modicité de mes seins, mes jambes elliptiques, la largeur de mes pieds, ma pilosité irrégulière, etc...
Les gens s'efforcent aussi de pousser des petits cris, de râler, de piailler. Ils prennent contact.
Je ne réponds pas, pour ne pas les gêner, pour qu' ils ne fuient pas, confus, en marmonnant : "Pardon Madame, nous n'avions pas compris... On ne nous avait pas prévenus que vous étiez une... Vous en êtes et en cage : nous ne pouvions pas savoir." Je ne veux pas les voir rougir. J'en serais désolée.

Peut-être même se scandaliseraient-ils, certains, "Enfermer une qui comme vous et moi!"
Et, savez-vous, ils seraient capables de dresser des pétitions, de former des comités de défense, de suivre des bannières, et de me faire délivrer, furieusement - et l'on arracherait des barreaux mon joug, que j'ai suspendu au jour de mon enfermement, pour décorer mon espace.
Aussi je me tais précautionneusement. Je souris sans montrer mes dents, gentiment, dans la lumière orange des week-ends.

Je suis, je crois, une grande attraction depuis qu'on m'a installée ici, avec mon lit. Numéro deux après les grands fauves. On a reproduit une photo de moi sur les tickets, entre celles du puma et des rhinocéros. Beaucoup de promeneurs s'empressent à mon enclos. Ils ne jettent même pas un oeil aux antilopes aux cous graciles. Ils foncent droit jusqu'à moi.
Les Dimanches, surtout.

Les enfants passent parfois leurs bras et leurs menottes à travers les barreaux. Ils les secouent. Sans doute voudraient-ils que j'y vienne poser mon museau, ma joue, ma tête. J'évite : je crains que cela n'excite ma nostalgie et que les larmes ne me montent aux yeux. Parler, passe encore, - les perroquets peuvent parler. Mais pleurer.

Un samedi, juste avant l'heure de la fermeture, un couple est demeuré longtemps tout près de moi. Ils regardaient distraitement dans ma direction en lapant chacun une glace. Ils avaient l'air indifférent de ceux à qui l'on a trop répété : " Mais c'est incontournable ! Vous ne pouvez pas la manquer! S'il y a quelque chose à ne pas rater..." et qui se plantent, déçus, la réalité ne résistant pas à l'ordinaire.

Ils ont fini les glaces et sont restés là, à me fixer l'oeil vide, mâchouillant les dernières miettes de leurs cornets. ça a duré. Ils ne se disaient rien. L'ennui les gagnait mais aucun d'eux n'osait rompre la pause et avouer que Ouais! C'est pas mal mais ça ne vaut pas tout le plat qu'on en fait... Ils étaient moroses, chacun son coin, soupirant.

Puis ils se sont rapprochés l'un de l'autre, d'abord la main, puis les bouches, pour s'occuper. Ils se sont embrassés là, juste devant. J'ai quitté mon lit, et je suis venue me placer à la limite de ma cage, debout, tout contre eux. J'étais un petit peu plus petite qu'eux et beaucoup plus nue, - telle que vous me connaissez.

L'homme était grand, arrondi par les ans mais se dégageait de lui une chaleur enjôleuse, et la femme en manteau rouge, qui se donnait un air juvénile, avait le nez retroussé et des cheveux assez longs pour laisser croire au paradis. Ils s'embrassaient sans reprendre souffle, et j'entendais de légers et désagréables chuintements de succion. ça a duré. Je ne sais qui de la femme ou de l'homme a perçu en premier ma présence, mais ils se sont séparés, toujours aussi moroses, puis détournés, sans m'adresser un regard, vers le carton plastifié où figurent mon nom, mon mode d'alimentation, ma vitesse de course, ma zone géographique d'origine et mes caractéristiques de prédation et de reproduction. Ils ont lu sans un commentaire.

Ils s'absorbaient dans cette lecture, soupirant. La femme s'est essuyé la bouche. L'homme s'est mis à tapoter le revers de sa poche dans un morse parfaitement lisible. Comme pour ma part, je ne sais pas lire le morse, je n'ai pas su s'il s'adressait à elle, à moi, ou si c'était un geste machinal d'impatience. Ponctuel, le gardien a sifflé : ils se sont mis à courir d'un coup vers la sortie, elle d'abord, et lui plus lent, à sa suite. Sans un regard pour moi. Ils se tenaient la main je crois au moment où ils ont disparu derrière l'étang des flamants roses (Phoenicopteri rosei). Je suis retournée me coucher sur mon lit à deux places. Il ne s'est pas mis à pleuvoir.




Des caresses, parfois, lorsque le jour grimpe au ciel du lit, ceux qui m'apportent la nourriture, les soins, ceux qui viennent nettoyer la cage, ils m'en donnent. Ils me flattent de leurs grandes paumes parfois velues au revers, et j'aime ça.

Des baisers, jamais. Ni d'étreintes. Lorsque la nuit effleure les draps je frissonne un peu. Mais sinon, je ne peux pas me plaindre : depuis que mon lit est installé dans le jardin zoologique, je ne manque de rien.















dimanche 14 février 2010

l'ombre de soi-même







"Tu me fais de l'ombre.
L'ampoule nue au plafond ne suffit plus.
Les yeux vieillissent-ils ? Ils sont restés si grands.



Les frasques sont de plus en plus économes, les mystères se confondent aux pudeurs, mais on s'aime toujours.

Dans la chambre, il y a la cuisine. Il y a un matelas déposé au sol, à côté de la table, qu'il faut retourner, de temps à autre, pour lutter contre la pourriture. Il est de plus en plus lourd aussi le retourne-t-on à l'occasion seulement, quoique tu y demeures plus souvent allongé. Juste derrière, oh! à peine deux pas, accroché à la paroi, un lavabo qui fait également office d'évier. À gauche la gazinière, et à nos pieds la glacière bleue. Une étagère flotte au dessus, avec juste ce qui faut de vaisselle pour un couple qui ne reçoit plus. En face, à la tête du matelas, qui retient les oreillers, un tas de livres, prodigieux. Nous n'osons plus lire, de crainte d'écrouler notre chevet. Nous parlons longtemps pour que le sommeil vienne, ensemble d'abord; puis chacun dans son coin, à marmonner la nuit. Et de l'autre côté, en reste de commode, trois tiroirs où l'on empile nos habits, pèle-mêle, ceux de femme, ceux d'homme. Rien d'autre. Le reste a été vendu. D'abord péniblement, puis avec une juste frénésie qui nous a gardé des nuits entières éveillés, étreints par la joie, à rire aux éclats, ensemble d'abord; puis chacun dans son coin, à marmonner la nuit.



Aujourd'hui, je ne veux pas croire que ce sont mes yeux qui me rendent mal service, ni que l'ampoule défaille. Aujourd'hui, mon amour, tu me fais de l'ombre. La tienne. Celle de ton corps que j'ai vu se cogner aux murs, que j'ai soigné, bercé, aimé et qui lentement, lentement décompose notre histoire."






dimanche 27 décembre 2009

portion congrue / 1991






ç'aurait pu le prédestiner, un coup de pouce dans l'existence. Un sursaut de distinction. Ou bien, par contraste, le vriller en ridicule. Il s'appelait Chéribaldi. Deux siècles de libérateurs en un patronyme. Du premier, il avait le cheveu épais, du second les légères tendances dictatoriales, mais à usage exclusivement domestique.

Chéribaldi usait sans abus de ses fonctions vitales, ne coupait jamais la parole et s'offrait parfois un extra sur l'ordinaire en se oignant, pendant une période déterminée et circonscrite par avance, quotidiennement, d'un baume anti-rides.

Quoique, si on se penche, il suivait là encore l'adage ainsi énoncé : mieux vaut prévenir que guérir, et point ne s'écartait trop du sentier commun.

Rien ne le distinguait d'un autre, donc.

Seule la place qu'il occupait, - oh! pas le poste, le grade, la fonction, non! l'espace qu'il remplissait, malgré sa vacuité flagrante, le séparait à première vue, d'un autre. Si tant est qu'un autre put être aussi négligeable que lui. Et encore! Au moment même où il l'occupait, cette place à lui seule dédiée selon les préceptes d'Archimède, et pour peu qu'il remua, jamais il ne laissa de mémorables traces.

Il avait les traits sobres de qui tempère ses emportements, modère son tempérament, espère obtusément.

De dos, il avait les fesses sages : des livres reliés de cuir encore tendre, rangés serrés et dépoussiérés périodiquement.

On lui avait fait deux enfants. Une femme. Qui était aussi la sienne.

Le mâle et la femelle vivaient dans une maison relativement vaste, si l'on se prend à comparer les choses et les mesures.

L'ensemble, en restant approximatif, aurait pu faire de lui ce que l'on appelle avec légèreté "un homme mort". Mais Chéribaldi était d'un naturel bien vivant : ses fonctions vitales... fonctionnaient. De plus, se présentant comme moins que rien, insipide et sans relief auprès de ses contemporains, il finissait par acquérir à leurs yeux une prépondérance déconcertante, mélange subtil de mépris et de secrète envie: promesse de longévité, long cours tranquille d'eaux baptismales, corne d'abondance, il recouvrait à leurs yeux tout ce que l'espèce peut rêver, lorsqu'elle ne l'obtient pas dans sa réalité. Un cri du coeur étouffé. La révolution à l'envers, toute lovée dans sa coquille duveteuse...

dimanche 25 janvier 2009

Atavisme, la Question du père/petite histoire pour dormir inquièt

Imaginons le petit Sanson, que son papa, de sa main gantée
-l'avait-il épaisse et rude ou délicate et pommadée?- emmène pour la première fois
là où coulent les heures de ses jours
et ce, dès potron minet.

Voici le lieu de travail qu'on gagne au petit matin. On y croise des têtes connues, et d'autres. Dès l'aube, il burine au grand air, papa Sanson, et point ne rechigne à l'ouvrage. Et ne regarde pas à la dépense. Il sue, il besogne, le gaillard.

"Tu feras comme ton père, mon fils"
il dit, bien haut, d'une voix claire
- l'avait-il rauque et ténébreuse ou bien fluette et nasillarde ?- au fils dont les yeux agrandis
de petit garçon intrigué ne peuvent se détacher de la grosse tête roulée
à ses petits pieds dégourdis.

"J'irai danser la Carmagnole par-dessus les ruisseaux rougis..."

samedi 3 janvier 2009

le vol d'Agathe

Agathe est décidément joyeuse. On la connaît telle, Agathe : ne l’appelle-t-on pas, lorsqu’on la connaît, la joyeuse Agathe ? Mais aujourd’hui Agathe l’est, joyeuse, non sous le coup de ces épithètes que l’on vous colle en raccourci : aujourd'hui Agathe se fait plaisir.



Il y a dix ans déjà, elle l’avait essayée, dans ce même show-room planté en bord de Seine, cette robe d’écuyère de soie sauvage et jais : elle n’avait pas les moyens. La vendeuse lui avait fait remarquer combien elle lui tombait en gant, - ce qui n’était pas donné à tout le monde, avait-elle rajouté en lorgnant, malicieuse, du côté de l’amie d’Agathe, Véronique. Véronique n’avait rien entendu, ses propres exclamations couvrant les facétieux murmures de celle qui laçait savamment le corset irisé sur la gorge d’Agathe. Véronique se retourna, s’extasia, s’approcha de la caisse et s’acheta une veste que le créateur avait taillée dans un rideau damassé. 
Dans la solitude de sa cabine d’essayage, Agathe s’était mirée, étirée, avait battu des bras, puis s'était dévêtue et rhabillée de ses frustres frusques sans frou-frou.

La vendeuse a changé. Ou plutôt, on a changé de vendeuse : elle est toujours jeune, le même air tranquille et sournois, la même silhouette gracieuse et racée. Agathe a changé aussi : c’est bien la même Agathe, la joyeuse Agathe, mais elle a fleuri plus capiteuse, et n’ayant plus rien à perdre que son dernier salaire, elle a filé dans la boutique, fait retourné tous les stocks de réserve et réussi à passer à l’aide redoublée de la jeune vendeuse le dernier modèle d’écuyère de soie jais qu’il reste. « C’est rétro. » a hoqueté la camériste d’occasion laçant le dos de l'amazone. Agathe a sorti une paire d’escarpins noirs d’un gros sac de kraft qu’elle avait emporté avec elle, roulé ses anciennes frusques frustres sans frou-frou dedans, et crié joyeusement : « Gardez tout ! » en abandonnant ses pelures et huit billets fraîchement gagnés à la vendeuse ravie.

Elle gambade jusqu’au Trocadéro, ne prenant même plus la peine de se regarder dans les glaces des vitrines. Elle se sait maîtresse de sa silhouette impressionniste, légère, légère…Pointillée.

Philippe la suit de marche en marche, tentant de juguler la panique respiratoire qui le menace, tant la femme semble voler. Elle l’a alpagué d’un sourire ébloui à l’entrée du monument et maintenant, ses escarpins font résonner la structure colossale en cascatelles métalliques et grisantes. En haut de la tour, elle se retourne contre lui et ne lui prend aucun baiser. Mais doucement lui demande : « délace-moi. »

L’architecture compliquée de la robe et le savant laçage obstruent un moment ses esprits, à Philippe. Il fait un ciel d'aurore. Lorsque, enfin, ayant dénoué jusqu’à l’ultime fil le noir apparat, il l’élève, ravi, dans ses bras, - la robe- , il constate que la femme s’est envolée.