mardi 13 novembre 2012

la routine de M. Liseron




Monsieur Liseron s'était déboîté la hanche en jouant un dimanche à saute-mouton. Il resta à terre, rêveur un moment, puis se releva sans broncher.  

Soit négligence, soit  obscurantisme, à moins que ce ne fut par gêne, on ne l'emmena pas soigner à l'hôpital public, distant d'une quarantaine de kilomètres du lieu de l'affaire.   

Produit de sa rude enfance, la légère claudication qu'il conserva toute sa vie ne l'empêcha pas pour autant de devenir danseur pour Dames à Gueret.

" A un moment donné, pouvait-on l'entendre dire,  je n'ai plus cherché la reconnaissance de mes parents parce que ce qui venait de moi  venait d'un endroit où jamais ils ne seraient allés sans moi." 
Ces propos mystérieux éventés à qui voulait l'entendre ne l'empêchaient pas de rendre une visite dominicale et gratuite à ses vieux géniteurs qui, une fois la table desservie, à qui mieux mieux s'extasiaient :
- Quelle taille de guêpe ! 
-  Les dames ?
- Les bals ?
- Comme elles doivent tomber, les fines mouches!
- Et quand est-ce que tu nous fait un petit, mon agneau ?
Et le joyeux babil de l'indigent duo coulait jusqu'à la nuit tombée. Puis, tandis que Liseron se hâtait sur le bitume luisant de rosée  jusqu'à la petite gare close, son retour en poche, seul, longeant les rails, il se répétait, chaque dimanche, fort de cette indépendance gagnée à la force de ses mollets fringants :
" Chacun dans sa chacunière, en propre, et les moutons sont bien gardés."

Sa canne semait des cliquetis réguliers et gracieux que la lune couvait, indolente.


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