jeudi 26 septembre 2013

de ce printemps privée -( inachevé que je ne finirai pas)





Depuis qu'il s'était enfermé dans cette tourelle, le roi qui avait vécu plus d'un demi siècle n'entendait presque plus - enfin!- les lamentations du dehors.
Il avait à sa disposition là-dedans tout ce dont un roi a besoin pour ne plus se détourelliser: la légitime épousée aux cheveux d'ange, épelés un à un 
(+ l'ovale visage + régulières pommettes hautes + estime de soi + peau tendue sur ventre plat + rire cascade clarté d'ondée ourlet de roses + etc.)
  l ‘épousée maîtrisée et des livres qui "s'ouvraient d'eux-mêmes aux pages essentielles", 
           et les chaînes nationales et un bouquet choisi 
et une si bonne dose d'ironie qu'il pouvait ainsi tenir un siège à son ennui.

Mais ces blues de la sentinelle en ronde autour de la tourelle
( d'abord des petits pas
puis un piétinement
une cadence
tapotis régulier tap et tip et tap et tip
et dessus, en simili-hautbois, cette litanie joyeuse :    

                         Que cette nuit compte double

qu'il entendait tantôt forte tantôt faible selon la halte choisie sur le chemin de garde ) :
tout ce qui de nuit l'empêchait de dormir - le mettait à mal.

Et encore, en plein jour, déployée en bannière,

Que cette nuit compte double

c'était l'épousée
- l'infidèle! - 
défripant la monotonie des heures
en aiguisant son désir et répétant de la nuit
le chant entêtant de la sentinelle obstinée :

Que cette nuit compte double

tout ce qui de jour l'empêchait de dormir - le mettait à mal


envoi :
je dors bien la nuit - je m'en félicite
je chante pleine voix tout le jour durant
si je ne dors pas la nuit sus-dite
c'est que dans des bras je m'entraîne au chant

mardi 24 septembre 2013

retour de catalepsie







Je n'ai pas pris le temps de soulever le monde. Et c'est dommage. 
L'âge s'est avancé sur moi, et je n'ai pas bougé le pouce pour soulever le monde. Je m'en veux un peu.
Le soulever, je pouvais : j'ai une langue.
Mais c'est que le monde a été plus vif que moi.
Il m'a soulevé le coeur avant. 
Le monde pourtant n'a pas de langue : il a certainement fait usage d'un autre organe pour me soulever prestement le coeur.

Je suis si légère, alors mon coeur ! Imaginez : mon coeur n'étant qu'une partie congrue de mon insignifiante anatomie, il n'aura pas su faire le poids quand le monde s'est entêté à le trousser. 

Sans tête, je suis plus chiche encore. C'est simple, le coeur et la tête pèsent chez moi - si on les totalise - autant que le postérieur additionné au reste, foie compris. 
Aussi quand le monde m'a pris de vitesse, question soulèvement, je n'avais plus qu'à poser mon cul sur une chaise, et à mettre ma tête entre les mains. Comme ça.
Et c'est comme ça que je me suis endormie.

À force, évidemment, l'ankylose m'a saisie. J'ai prêté le flanc à toutes sortes d'attaques, étant désormais incapable de me montrer agile. Et j'y ai laissé ma peau.
Ne me reste de cette confuse bataille que ma langue.
"Ma langue dans son palais baignée de ma salive sous le créneau des dents."
C'est ainsi, en rêvant à la langue qui me restait, fidèlement, malgré les assauts et les offenses, que je me suis souvenue de mes dents.
Mes dents ! Ce ne sont pas seulement mes os que j'allais prendre soin de ronger désormais, mais les barreaux de la chaise sur laquelle j'étais assise, et peu à peu, grignotant alentour, l'entièreté du monde, comestible ou non. C'est ainsi que j'ai englouti le monde, à défaut de le soulever, et que je vous parle d'un pays que ni vous ni moi n'avons encore inventé.




la lettre que j'ai reçue, de la part d' E. Trois, amie d'enfance perdue de vue, retrouvée dans la boîte aux lettres.




" J'arrive dans ce pays : Imagine! Sitôt ma coque à vue de terre, seuls des taureaux à portée de voix! Des taureaux ! Rien que des taureaux. - pas une de ces stupides vaches gorgées de lait - Des taureaux seulement et ça paisse et ça dresse l'oreille. De loin déjà ça m'accueille, le licol courbé au dessus de l'échine de la mer que je monte sans mal y penser. À distance leur mufle coulé dans l'écume de ma paume, imagine ! 
Je saute de l'embarcation - trop pressée sans doute : c'est la tasse. Ne me reste qu'à nager jusqu'au rivage des bovidés- une belle brasse toute habillée. Au rivage je me dévêts puis l'air de rien, sèche, sur un galet, lovée.
Ils recollent leurs naseaux au pré ou bien oseraient-ils le grain de ma peau, si je rampais jusqu'aux sabots ?

Parmi eux il y en a un plus rouge qu'un ventre de Bulbul : je frissonne car il me défie. Si je pouvais inventer, là, sur le champ, pour ce colosse de cinabre une grotte où l'isoler, que mon incarnat à sa guise folâtre avec ses frères de bitume. Une cloche sonne, je regarde au large.
Puis de l'autre côté, dans les terres. Je suis bipède : j'avance un peu.
Imagine encore ! Un village ! Un village à portée de voix, et dans le village : pas une femme! Pas une pour tous les usages qu'on a des femmes, d'ordinaire : cuire, repasser, frotter, se perdre! 
Déjà je renifle, goulue : le linge par les hommes lavés, l'intime, la sueur et le salé, tout! Que des hommes!
Des hommes : imagine ! - seulement.

Si petits derrière les taureaux qui posent leur joue dans mes paumes.

Je les laisserai au village sonner leurs cloches fêlées d'orgueil.

Mais demain, je t'écris encore. Poste restante. Entre deux mers."




sans titre