Depuis que mon lit est installé dans un jardin zoologique, je ne peux plus me plaindre.
Depuis que mon lit, plus exactement, est derrière des barreaux, et moi avec, au coeur du jardin zoologique : je n'ai plus besoin ni de papier, ni de stylo. Ni de chevet.
Chaque jour on me prend en photo, on étudie la fiche descriptive qui a été accrochée au grillage, on me roucoule parfois gentiment au nez. On lit sans remarque déplaisante, - de l'étonnement à peine-, on prend pour argent comptant ce qui est écrit. On s'ébahit sur ma hauteur au garrot, sur les dimensions de ma croupe, le satiné de ma peau, la saillie de mes ilions, sur la modicité de mes seins, mes jambes elliptiques, la largeur de mes pieds, ma pilosité irrégulière, etc...
Les gens s'efforcent aussi de pousser des petits cris, de râler, de piailler. Ils prennent contact.
Je ne réponds pas, pour ne pas les gêner, pour qu' ils ne fuient pas, confus, en marmonnant : "Pardon Madame, nous n'avions pas compris... On ne nous avait pas prévenus que vous étiez une... Vous en êtes et en cage : nous ne pouvions pas savoir." Je ne veux pas les voir rougir. J'en serais désolée.
Peut-être même se scandaliseraient-ils, certains, "Enfermer une qui comme vous et moi!"
Et, savez-vous, ils seraient capables de dresser des pétitions, de former des comités de défense, de suivre des bannières, et de me faire délivrer, furieusement - et l'on arracherait des barreaux mon joug, que j'ai suspendu au jour de mon enfermement, pour décorer mon espace.
Aussi je me tais précautionneusement. Je souris sans montrer mes dents, gentiment, dans la lumière orange des week-ends.
Je suis, je crois, une grande attraction depuis qu'on m'a installée ici, avec mon lit. Numéro deux après les grands fauves. On a reproduit une photo de moi sur les tickets, entre celles du puma et des rhinocéros. Beaucoup de promeneurs s'empressent à mon enclos. Ils ne jettent même pas un oeil aux antilopes aux cous graciles. Ils foncent droit jusqu'à moi.
Les Dimanches, surtout.
Les enfants passent parfois leurs bras et leurs menottes à travers les barreaux. Ils les secouent. Sans doute voudraient-ils que j'y vienne poser mon museau, ma joue, ma tête. J'évite : je crains que cela n'excite ma nostalgie et que les larmes ne me montent aux yeux. Parler, passe encore, - les perroquets peuvent parler. Mais pleurer.
Un samedi, juste avant l'heure de la fermeture, un couple est demeuré longtemps tout près de moi. Ils regardaient distraitement dans ma direction en lapant chacun une glace. Ils avaient l'air indifférent de ceux à qui l'on a trop répété : " Mais c'est incontournable ! Vous ne pouvez pas la manquer! S'il y a quelque chose à ne pas rater..." et qui se plantent, déçus, la réalité ne résistant pas à l'ordinaire.
Ils ont fini les glaces et sont restés là, à me fixer l'oeil vide, mâchouillant les dernières miettes de leurs cornets. ça a duré. Ils ne se disaient rien. L'ennui les gagnait mais aucun d'eux n'osait rompre la pause et avouer que Ouais! C'est pas mal mais ça ne vaut pas tout le plat qu'on en fait... Ils étaient moroses, chacun son coin, soupirant.
Puis ils se sont rapprochés l'un de l'autre, d'abord la main, puis les bouches, pour s'occuper. Ils se sont embrassés là, juste devant. J'ai quitté mon lit, et je suis venue me placer à la limite de ma cage, debout, tout contre eux. J'étais un petit peu plus petite qu'eux et beaucoup plus nue, - telle que vous me connaissez.
L'homme était grand, arrondi par les ans mais se dégageait de lui une chaleur enjôleuse, et la femme en manteau rouge, qui se donnait un air juvénile, avait le nez retroussé et des cheveux assez longs pour laisser croire au paradis. Ils s'embrassaient sans reprendre souffle, et j'entendais de légers et désagréables chuintements de succion. ça a duré. Je ne sais qui de la femme ou de l'homme a perçu en premier ma présence, mais ils se sont séparés, toujours aussi moroses, puis détournés, sans m'adresser un regard, vers le carton plastifié où figurent mon nom, mon mode d'alimentation, ma vitesse de course, ma zone géographique d'origine et mes caractéristiques de prédation et de reproduction. Ils ont lu sans un commentaire.
Ils s'absorbaient dans cette lecture, soupirant. La femme s'est essuyé la bouche. L'homme s'est mis à tapoter le revers de sa poche dans un morse parfaitement lisible. Comme pour ma part, je ne sais pas lire le morse, je n'ai pas su s'il s'adressait à elle, à moi, ou si c'était un geste machinal d'impatience. Ponctuel, le gardien a sifflé : ils se sont mis à courir d'un coup vers la sortie, elle d'abord, et lui plus lent, à sa suite. Sans un regard pour moi. Ils se tenaient la main je crois au moment où ils ont disparu derrière l'étang des flamants roses (Phoenicopteri rosei). Je suis retournée me coucher sur mon lit à deux places. Il ne s'est pas mis à pleuvoir.
Des caresses, parfois, lorsque le jour grimpe au ciel du lit, ceux qui m'apportent la nourriture, les soins, ceux qui viennent nettoyer la cage, ils m'en donnent. Ils me flattent de leurs grandes paumes parfois velues au revers, et j'aime ça.
Des baisers, jamais. Ni d'étreintes. Lorsque la nuit effleure les draps je frissonne un peu. Mais sinon, je ne peux pas me plaindre : depuis que mon lit est installé dans le jardin zoologique, je ne manque de rien.

1 commentaire:
les animaux se promènent en liberté. Derrière les barreaux ce qui reste d'humanité !
baiser volé;
jm
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