Longtemps je fis la même promenade, tôt le matin, le long du canal. Toujours à mi-chemin, je me trouvais au dessus des eaux et je suivais de là des groupes serrés de jeunes hommes musclés qui couraient, en meute et en shorts. Je m’essayais alors à mon hymne rassurant :
je regarde courir les pompiers
c’est joli
c’est moins dangereux que d’sauter d’un pont
La mélodie en était apaisante et le rythme régulier.
Une nuit que je ne savais pas dormir, je sortis et c’est avant la Rotonde, là où, souterrains, les canaux échangent leurs noms et leurs salives vertes, à la surface de ces effusions glauques qu’avança vers moi une horde rangée, sanglotant et noire. Des humains ? Oui. Mais quoi ! Chauves, tous ?
Je susurrais pour me rassurer :
je regarde courir les pompiers
c’est joli
c’est moins dangereux que d’sauter d’un pont
Et la nuit m’exauça. Je retins ma respiration. Ils ne sanglotaient pas : c'était le hoquet de l'effort et ils étaient sortis des eaux. Quelques onze jeunes hommes palmés, glissés dans des combinaisons néoprène luisantes et jais, - 11 athlètes moulés de nuit, claquant ensemble le bitume de leur palme me dépassèrent -conque livide- sans même me voir, respirant ensemble et soufflant !
Soufflant.
Je vous jure que ce fut ainsi! Sous la bruine d’Octobre, des pompiers sous-marins ignorèrent mes larmes. Eux qui, par la suite, auraient à draguer les eaux troubles et glaciales, des heures durant, alors qu’un seul baiser ! et ils étaient épargnés du bain vert et sordide à venir. Moins même : un regard. Mais le service, c’est le service. Et ça courait droit devant, les yeux plantés dans l'avenir - et soufflant !
En tous les cas, pour l’heure dont je vous fais conte de ce soir-là, je fus sauvée : j’avais vu courir des pompiers.
Ce ne fut qu’au petit matin quand la pluie ne chante plus guère, des années plus tard, éraillée que je donnai, au fil des eaux, du flot à retordre aux héros.
je regarde courir les pompiers
c’est joli
c’est moins dangereux que d’sauter d’un pont -
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