« C’est à moi que vous
demandez ? Oui ! Si vous demandez, je réponds : oui !
j’aime les femmes blessées, sensibles à l’extrême, - les fragiles, dont la
furie ne s’exhale pas en cris mais en soupirs et en regards brûlés de bêtes
prises au collet. Les femmes blessées, c’est ça. Je les préfère aux solides.
Les solides, les complètes – les femmes qui n’ont pas besoin - non. Non,
je – Si on cherche une mère pour – oui, mais moi, non. Je n’ai jamais cherché
la mère de mes enfants. D’ailleurs, je n’ai pas d’enfants, non : c’est un
tout autre usage. Enfin, une autre vision.
Entendons-nous bien : je
n’aime pas blesser les femmes : d’autres s’en chargent très bien, ou les
choses de la vie, les aléas -
quoi ! J’aime les femmes blessées : j’aime faire acte de réparation.
Oh ce n’est pas non plus que je
souhaiterais qu’elles courent les rues et peuplent l’univers, les femmes
blessées. Je ris ! mais c’est un charme que j’ai toujours aimé retrouver
chez mes conquêtes, cette – faille ? Cette vulnérabilité qui les rend –
comment dire ? éphémères plus que les autres. Comme fugitives plutôt.
Insaisissables. Oui, j’aime posséder les femmes qui ont ce charme. Et ma
compagne, celle que vous admirez, derrière la vitre, il n’y a pas à chercher
bien loin : c’est l’une d’elles. Elle est toute pétrie de ce charme.
Et afin qu’il demeurât un charme,
une brutalité, si je peux dire, nature, exempt de coquetterie ou d’artifice, puisque je dirige l’entreprise –
oui, c’est moi le patron- je l’ai placée en première ligne. Dans la boutique.
Elle est au comptoir, là, à droite.
Oui, c’est elle. Les petites à côté
font les vendeuses, et c’est elle, pâmée, dolente, romanesque qui cause avec la
clientèle. Avec sa voix - Elle est là et qui se laisse regarder, et c’est
volontiers aussi qu’on l’écoute. Elle soulève l’empathie, c’est du velours.
Moi, ici, j’organise, je gère, je
compte et parfois même, c’est moi qui met la main à la pâte pour la décoration.
Rien à voir.
Et je sais qu’elle tire profit de
l’admiration que je lui permets qu’on lui voue, puisqu’elle demeure entièrement
souffrante ; depuis qu’elle est en
vitrine, elle s’améliore, elle se complait, elle épaissit. Elle a dépassé la
désolation et ses hordes de plaintes, non, elle souffre en silence, dans ses
chairs, comme il faut.
On aime, déjà depuis la rue, ce
corps ambigu qui s’expose sans en avoir l’air et s’étire et se ramasse sur soi
pour soudain bondir hors de sa gangue et frémir. Ces cris sourds, rentrés qu’on
perçoit, si on est attentif, au travers de tous les petits mots des petites choses du quotidien.
Comme elle alanguit ses voyelles, comme elle pourlèche ses doubles
consonnes !
J’ai l’esprit partageur :
j’ai l’esprit commerçant. Je la laisse faire ce qu’elle veut derrière la
vitrine et les clients peuvent en profiter – mais nous nous repassons les meilleurs moments, parfois, le soir, grâce
aux captations des caméras de vidéo-surveillance juste tous les deux. Et elle se trouve
épouvantable, évidemment, et s’en veut et se tord. Mais je suis là. Je suis là.
Elle attend de moi ces signes de dévotion, ces applaudissements muets dont
toutes les femmes, même les solides quoiqu’elles disent, sont éprises. Et ma
femme blessée, le clou de mon magasin, plus que les autres encore se montre sensible à mes attentions.
Oh non ! je ne tiens pas à
ce qu’elle guérisse – d’ailleurs, elle n’est pas malade : elle est
blessée. La consoler serait l’achever : non, ce qu’il faut c’est fêter ses
tourments. Les embellir, en quelque sorte. Nous avons trouvé notre équilibre et
prenons même, parfois, en fin de saison, si le chiffre d’affaires le permet, un
congé au soleil. Ça nous repose du commerce.
Je ne dis pas : oui, si je vivais
à Poznan, par exemple, les choses auraient suivi un tout autre cours peut-être. »
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