aux phryganes trichoptères qui grimpent, appâts
des rêves, le long de mon chevet ordinaire
À travers le velux je reluquais les reflets du couchant garni des
reliefs du festin céleste. Des lambeaux violacés zébraient irrégulièrement le
carré vitré.
Et ça rosissait quelque part.
Bientôt l’ombre gloutonne avalerait mon lit et tous alentour,
Pamuk, Coetzee, Montalban et les autres, couchés sans volupté, tous et leurs
tranches découvertes malgré eux comme des flancs offerts aux ténèbres
impudentes.
Aucun d’eux ne se lèverait courageusement pour actionner le
commutateur, tous plongés avec moi dans les entrailles du ciel de lit
éteint. Et privée de la lueur électrique et câline de l’ampoule nue, ambre
tiède amortissant les terreurs des vivants, sentinelle dénudée pendue par le
collet au plafond sans nuance, je ne lirais pas avant de dormir. Ni ne
dormirais pour autant. Mes doigts rompus à l’effeuillage du plus humble
gâte-papier se replieraient dans mes paumes, et à poings fermés, je veillerais
les heures longues qui séparent du jour naturel, vêtue d’une leste chemise de
borgnon.
Je ne dormirais pas. Aux aguets. Patiente. Autant que je puis
l'être dans mon lit désolé.
Il aurait fallu se lever et tituber dans l’obscurité, risquer
de renverser les volumes empilés et le flacon d’huile dont je me sers à l’aube
pour barder ma peau vulnérable. Et, à tâtons, il aurait fallu arpenter le mur
où les petites mouches humides que même le chat roux ne parvient pas à lamper,
font tapis par dizaines et là, il aurait fallu appuyer d’un doigt sur
l’interrupteur, assister au miracle de ce fiat lux dégénéré, pour enfin
s’asseoir sur le bord du bord du lit.
Et, tremblée de haut en bas, il ne resterait qu’à pleurer, me
laisser aller à pleurer ma tapageuse solitude mise à jour dans l'électrique
clarté nouvelle. Renverser
le chagrin par dessus chair, secouer de hoquets ma carcasse mise en
quarantaine, sous l’œil indifférent des bons et grands amis pressés entre
les pages, dans une vaine éternité frigide.
Pourtant... Vous l’avouerai-je ? Sans frimer, je vous
jure : l’un d’entre eux doit se souvenir de moi, et de ma peau d’avant les
années de veille, l’un d’eux, au moins, entre ses pages serrées comme des mâchoires
de saturne, puisque j’ai baisé la couverture du livre remontée sur ses phrases,
puis la tranche où le titre se fiançait à mes pupilles, une fois les derniers
mots soufflés. Oui, c’était son nom, maintenant j’en suis sûr. J’ai donné ces baisers gonflés d’amour à un
costume de carton ! puis quand je l’ai abandonné aux autres volumes amoncelés
en fragile équilibre, devenus pour un temps autel, reposoir boiteux de ma
soudaine ferveur, il s’est tu complètement, lui qui deux heures durant m’avait
chanté au lit une romance si persuasive que l’amour, prodigieux, m’était monté
au lèvres. Le carton lisse et luisant de la couverture maintenant pavanait en
dieu pétrifié; cloué en porte-à-faux sur le tas de recueils, il imposait son
antienne. Mais personne ni rien pour relayer à haute voix ses triomphes.
Dedans ! Dedans sans doute le cœur imperceptible battait-il encore !
Il m’aurait fallu y coller l’oreille. Et l’esprit, discret comme sont tous les
esprits vrais, l’esprit non plus n’entonnait rien ? Mais il ne pouvait que
célébrer l’hommage de mes lèvres allouvies !
La suite - je jure les grands dieux qui peuplent vos caboches !
je jure qu'elle est vraie!
Cette nuit, cette nuit-là, je dormis tout du long, sans sueur,
blottie contre un géant qu’en rêve je séduisais et qui pilait des livres et
buvait de la bière à flot, à même la cruche.
Au matin, ce matin-là, m’éveillant sous le velux inamovible, je
trouvai les livres disciplinés, les tranches verticales, les titres
abécédaires, les auteurs, vifs ou morts, en oignons, monacaux.
Je me tournai, déçue.
Et tournée je perçus le ronflement berceur d’un géant délivré de
sa publication.
Allez ! c'était aux temps où je dormais encore, où les dieux, les
grands dieux passaient dessous les portes et où les mots couchés valaient plus
que tripette.
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