jeudi 10 septembre 2009

LE ROMAN DE JEAN-LUC


Il avait pris grand soin de prévenir que ce n’était qu’une conviviale et modeste entreprise. Sans prétention. Qu’il fallait y voir un bon moment à passer. Et, à qui voulait l’entendre, il avait déclaré : lisez cela et amusez-vous, en toute simplicité, bidonnez-vous sereinement - et pensez seulement que c’est Jean-Luc qui, avec désinvolture, a écrit pour partager un peu de sa fantaisie. Les quelques-uns auxquels il en avait parlé d’abord l’écoutaient. Curieux, étonnés, rétifs, sans opinion. Jean-Luc n’était pas connu d’eux en tant que foudre plumitif. C’était le bon père, le bon époux, le bon bricoleur,- que ne faisait-il pour procurer à la maisonnée le pratique et le confortable-, un bel homme qui savait se croire désirable encore, un ami fiable et modéré dans ses excès, un tout un chacun comme on aimerait parfois être. Mais de la trempe d’un créateur, ça, nul ne l’aurait soupçonné dans son entourage, même les plus fantasques. Chanceux les premiers élus! Ceux-ci, possédant un ordinateur et l’ayant lu via sa clef USB, le reconnurent entre les lignes sans trop de mal, ainsi que les siens, tantôt fêtés, tantôt démolis, et prirent connaissance de quelques petites névroses sans incidence sur son aura. Mais, quoique se souciant peu, à ses dires, de l’avis des tiers, Jean-Luc était embarrassé : quelque chose semblait faire obstacle entre leurs impressions et leur franchise à les lui délivrer. Marjorie son épouse, qui avait la tête froide et les fesses encore hautes malgré ses quarante ans d’âge, tempéra en rappelant que nul n’est prophète en son pays, qu’aucun des lecteurs de ce premier cercle ne pouvait se figurer sérieusement le prix de sa délivrance, et qu’il lui semblait, de toute évidence, que tant de créativité avait de quoi décontenancer ses familiers. « C’est comme pour ceux qui vivent toute leur vie avec un assassin brutal et pervers à leurs côtés, - mangent, dorment, jouent aux mikados avec, et ne se doutent de rien.» avait-elle ajouté vivement, avec un air rêveur et pénétré.



Quand il désira élargir un peu le cercle des initiés, pour vérifier que les critiques condescendantes et les réserves polies ne devaient rien à la promiscuité affective, afin de s’affranchir du poids même insignifiant de ces premières critiques, il s’invita à des tablées et mit au courant des voisins qui firent mine de suivre ses préambules, quoiqu’ils n’eussent guère d’avis sur la question, ne lisant que le quotidien régional, quelques revues d’horticulture, et, pour la plus infime partie de cet auditoire de second choix, -les lettrés-, des romans poussifs mais contemporains, écrits aux premières personnes, singulières et plurielles, reconnus par le landerneau des belles lettres télévisuelles et dévoilant des intimités sans éclat. On le lut. Rien de comparable à des vivat enthousiastes ne transpira. De légères contraction de sourcils lui firent même soupçonner une once de désaveu, ou de cachotterie malsaine. «De l’envie.» conclua-t-il, en pensant à ce que lui aurait soufflé Marjorie qui, malgré l’heure tardive, n’était pas encore rentrée au domicile conjugal.


Mais il n’eut cure de ces tièdes accueils. Il se lança à pleines dents dans le sauvage monde littéraire. Il connaissait la soeur d’un éditeur, et le mari d’une collaboratrice de bureau avait des accointances aigues, lui avait-elle sussuré, avec un chef de collection en vue. Il avait ses entrées.


Il cachait à qui voulait l’entendre sa première expérience : un roman construit, vindicatif et haletant envoyé sous forme de tapuscrits anonymes à des maisons d’édition, qui toutes l’avaient envoyé, lui et sa première couvée, poliment paître. Mais c’était il y a presque vingt ans. Un avortement. Il y avait prescription. Sa vie n’avait plus besoin de reconnaissance : femme et enfants croissaient à ses côtés, sa psychanalyse était achevée, il assumait ses poignées d’amour. Il signa le roman, prit soin d’adjoindre numéros de téléphone, adresse postale et mail, et le remit en mains propres, après cinq apéritifs opportuns où il brilla aux côtés d’une Marjorie radieuse et conquérante, aux deux messieurs adéquats (idoines?) mentionnés plus haut.


Il fut mis directement en course; les deux messieurs, chacun pour sa maison, voulut du poulain. Il choisit. Luxe suprême. Le plus payant. Pour la famille. Et son premier roman fut édité, imprimé, mis en vente et lu, -qui sait?-, dans un temps record.


Il était satisfait. Ce qui l’embarrassait cependant étaient ces récurrentes remarques désobligeantes sur le «passage des coquillettes». Les critiques radio allaient même jusqu’à faire lire par des intermittents atones et lymphatiques le dît passage, en vue, sans doute, de perdre à la lie la qualité évocatrice des extraits. Ce passage des coquillettes n’était pas celui qui lui avait coûté le plus de sueur et d’eau. Il avait juste eu à se pencher sur la réalité et à ramasser dans la boue. Une besogne d’orpailleur : rien à voir avec ces orfèvreries ciselées, délicates dont il avait serti sa trame charpentée et solide.


Mais au coeur d’un roman mi-thriller, mi-chronique sentimentale, le passage des coquillettes gênait.


«- N’en prenez pas ombrage, Jean-Luc, l’avait familièrement rassuré son chef de collection, dans un mois, le roman passe en poche et en gare : le format est impeccable, la réussite sans faille. Moi, personnellement, j’adore les coquillettes. C’est même le passage, vous me croirez si vous voulez, Jean-Luc, que je trouve le plus couillu. Et rien de tel, pour un roman de gare, pour être ressorti dans trente ans, dans cinquante, comme un bon vrai roman, au sens fort du terme. Prenez plutôt des vacances : le repos du guerrier. Partez, et revenez-nous, Jean-Luc, avec le deuxième!


Jean-Luc en parla longtemps avec Marjorie. Marjorie l’encouragea à suivre le conseil du chef de collection. Jean-Luc se retrouva donc un matin, seul, sur un quai de la Gare d’Austerlitz, Paris, , ayant laissé ensommeillée toute sa petite famille au secours de laquelle la belle-mère était venue s’adjoindre le temps de son absence, pour alléger Marjorie des taches quotidiennes, et donc régulières. Sa valise achalandée pour un mois pesait lourd au bout de sa dextre, la bretelle de son sac ordinateur lui cisaillait l’épaule gauche, le train ronronnait; il déglutit. Le jour était clair comme un nouveau monde et Jean-Luc, humant de tous ses poumons les ultimes relans citadins, marchait fermement mais sans hâte excessive vers la voiture 11, place 65, - voitures et places dont les numéros figuraient sur le billet délivré la veille au guichet de sa résidence de banlieue où, à l’abri des surprises, dormaient sa femme, sa progéniture et sa secourable belle-mère. Le billet était maintenant dans la poche de son pardessus impeccable.


Il suait.


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