samedi 3 janvier 2009

le vol d'Agathe

Agathe est décidément joyeuse. On la connaît telle, Agathe : ne l’appelle-t-on pas, lorsqu’on la connaît, la joyeuse Agathe ? Mais aujourd’hui Agathe l’est, joyeuse, non sous le coup de ces épithètes que l’on vous colle en raccourci : aujourd'hui Agathe se fait plaisir.



Il y a dix ans déjà, elle l’avait essayée, dans ce même show-room planté en bord de Seine, cette robe d’écuyère de soie sauvage et jais : elle n’avait pas les moyens. La vendeuse lui avait fait remarquer combien elle lui tombait en gant, - ce qui n’était pas donné à tout le monde, avait-elle rajouté en lorgnant, malicieuse, du côté de l’amie d’Agathe, Véronique. Véronique n’avait rien entendu, ses propres exclamations couvrant les facétieux murmures de celle qui laçait savamment le corset irisé sur la gorge d’Agathe. Véronique se retourna, s’extasia, s’approcha de la caisse et s’acheta une veste que le créateur avait taillée dans un rideau damassé. 
Dans la solitude de sa cabine d’essayage, Agathe s’était mirée, étirée, avait battu des bras, puis s'était dévêtue et rhabillée de ses frustres frusques sans frou-frou.

La vendeuse a changé. Ou plutôt, on a changé de vendeuse : elle est toujours jeune, le même air tranquille et sournois, la même silhouette gracieuse et racée. Agathe a changé aussi : c’est bien la même Agathe, la joyeuse Agathe, mais elle a fleuri plus capiteuse, et n’ayant plus rien à perdre que son dernier salaire, elle a filé dans la boutique, fait retourné tous les stocks de réserve et réussi à passer à l’aide redoublée de la jeune vendeuse le dernier modèle d’écuyère de soie jais qu’il reste. « C’est rétro. » a hoqueté la camériste d’occasion laçant le dos de l'amazone. Agathe a sorti une paire d’escarpins noirs d’un gros sac de kraft qu’elle avait emporté avec elle, roulé ses anciennes frusques frustres sans frou-frou dedans, et crié joyeusement : « Gardez tout ! » en abandonnant ses pelures et huit billets fraîchement gagnés à la vendeuse ravie.

Elle gambade jusqu’au Trocadéro, ne prenant même plus la peine de se regarder dans les glaces des vitrines. Elle se sait maîtresse de sa silhouette impressionniste, légère, légère…Pointillée.

Philippe la suit de marche en marche, tentant de juguler la panique respiratoire qui le menace, tant la femme semble voler. Elle l’a alpagué d’un sourire ébloui à l’entrée du monument et maintenant, ses escarpins font résonner la structure colossale en cascatelles métalliques et grisantes. En haut de la tour, elle se retourne contre lui et ne lui prend aucun baiser. Mais doucement lui demande : « délace-moi. »

L’architecture compliquée de la robe et le savant laçage obstruent un moment ses esprits, à Philippe. Il fait un ciel d'aurore. Lorsque, enfin, ayant dénoué jusqu’à l’ultime fil le noir apparat, il l’élève, ravi, dans ses bras, - la robe- , il constate que la femme s’est envolée.

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