vendredi 23 novembre 2012

commencer et finir




« Mon travail, c’est d'vérifier que l’travail a été fait par ceux qui doiv'le faire. T’imagines le travail !

Avec tous ceux qui s’imagin' que l'travail, y va s’faire tout seul, et ceux qui travaillent à saper l’travail qu’on fait : j’ai du pain sur la plaie. Pis l’pain ça s’gagne à la sueur d'son front. Et pour suer, ‘faut travailler, et vice versa.

Pace que, y’en a qui s’imaginent – et qui disent, comme toi - qu'le travail est une souffrance : entre nous ça s'saurait. Personne n’aime souffrir. Et si on va par là, alors on travail' pus. Pace que personne n’aime souffrir. Mais moi, qu’est-ce que j’aurais à faire si ceux qui travail' y travail' pus, vu que mon travail c’est d’vérifier que l'travail a été fait par ceux qui travaillent. Et si y souffrent, y voudront pus par conséquent travailler, alors j’aurais pus rien à surveiller, que des gens qui travail' pas.


Rien qu' du vide.


J’ai presqu'personne au d'ssus de moi. Juste un qui vérifie que je fais bien mon travail qui est d'vérifier que l'travail a été fait par ceux qui doivent le faire. Adam et Ève ? Y z’avaient Dieu. Qui n’avait d’yeux que pour eux vus qui z’étaient qu’deux, eux. Mais maint'nant on est tell'ment nombreux, t'imagines mêm'pas le travail : ‘faut s’multiplier à la tâche. Comme des pains. ‘faut parfois savoir se couper en deux. Eux deux, comme patron, z’avaient qu'Dieu. Mon patron, ça peut pas êtr’que Dieu. Y suffit pus d’être UN maint'nant qu’on est plus de deux. Et mon patron, au d'ssus de moi, y’en a d’autres avant lui. Des sous-patrons, au d'sus d'moi. Pour vérifier qu'y font leur travaux d' patrons. Bah ouais. Et pis les Dieux, maint’nant, patrons ou pas,  z’ont aut’chose à faire. Y’a la compétitivité. Et ouais. 

Enfin, j'te dis, si ceux qui travail' décident que travailler leur convient pas, j’aurais pus d’travail : c’est mathématique. 

Ça risque de m’démobiliser pas mal.

Après c'est vrai : y’a l’ambition aussi. Parce que si tu travail' bien, bah, si tu tomb' malade par exemple, les soins, tu peux y avoir accès. ‘faut y penser, ouais ! on n’est pas toujours valide dans la vie. Surtout si on a travaillé dur. 

Donc ce que j'te dis, c'est qu'les gens qui travail' doiv' penser un peu à ceux qui doiv’ vérifier qu’y font l’travail qui z'ont à faire, pace que si y s'mettent en têt' de pus travailler, alors, pus d'travail pour ceux qui travail' à vérifier que l'travail a été fait. T'as compris ça. C’est très simple ; y f’raient mieux d’y r’garder à deux fois, pace que, quand on y r'gard' à deux fois, si c’est pas eux qui travail', alors de tout’façon, pour qu’on puiss' le vérifier l'travail qu'aura pas été fait par ceux qui travail'pus, vu qu'moi il est pas question que j'm'arête de travailler sous prétexte qu'eux, y z'ont pas peur du vide, ‘faudra bien qu’y en ait d’autres qui r’prennent le travail. Et pour eux, si y veul' rev'nir au travail, ceux qu’ont quitté leur travail, bah, y’aura pus de place. C'est mathématique ! Ce serait trop facile: on met en péril tout’système huilé depuis le premier jour qu'Dieu a fait, ou un aut' remarque bien, ça m'est égal, sous prétext' qu’on veut pas souffrir et on veut se r'trouver au premier rang ?  Moi, j'préfère te dire, si j'perdais mon travail à cause de com'toi qui veulent pus travailler et que je pourrais pus vérifier qu'y travaill' correctement : je pourrais pas l’souffrir. Oh lala dans ce cas-là, j'vois pas plus loin, j'préfère t'achever. »


mercredi 21 novembre 2012

Moi aussi j’aimerais être une prairie ! 21 Mars 85





Moi aussi j’aimerais être une prairie !


Avoir la candeur grecque de l’île aux chèvres bleues et l’anneau de saturne autour de mon bassin. Plus qu’autour des gorges, autour des fontaines, ça dialogue. Sur moi levées d’aube, passe d’armes, sur moi tranchées, sur moi jachères ! Un ruisseau au mitan pour abreuver les bêtes et ondoyer au vent et roussir en été !




16 mars 85






« Crois-tu que les vignes tortueuses ont toujours poussé vin ? Crois-tu que les arbres légers et durs s’accordent en violons ? Crois-tu encore que la biche caressante s’étire déjà aux étales ? Crois-tu que le bourreau, enfant, tranchait des têtes ? » Il posa les questions et s’enfuit, les talons aux fesses, les sandalettes à la main.




17 janvier 85








Apprenez-le : on m’a prise pour un masque et on m’a essayée !
on m’a prise pour un masque ! Entendez-vous la fable ?
Prêtresse d’Artémis, chinoise courtisane, ou basique d’argile
Je suis en carnaval sur une face étrange et je ne bronche pas !







13 janvier 85








Et le rêve en fin nu n’est qu’un fichu squelette







La fête de famille / 4 déc 85





Les flammes se dandinent au caveau de famille
sous les lambris dorés qui lèchent le crépis

les compères s’engosillent
les commères grondent filles
de plus vieux s’acoquinent avec de plus spectrales

un monsieur ennuyé, comme désinvité, rumine dans un coin
le quart de son poumon qui reste en sa carcasse enfle mais c’est discret

c’est la fête ce soir au caveau de famille

soudain, le pique-disette s’approche de la colombe : c’est l’unique rejetonne
du pater magistral
et le coup d’œil fatal décoche le palpitant sec de la gamine

Le sévère patriarche se lève – clignements d’os
« Sortez-le ! Sortez-le : il va perdre mon sang !
-       croit-il le vieux machin que sa pauvre héritière morte de deux cents ans puisse se perdre encore ?
« On s’est trompé sans doute en le jetant dedans ! »

L’intrus est dévissé : l’honneur sauf se rengorge.
Un squelette de pucelle frotte ses côtes flottantes et essuie la poussière poussée au creux de l'œil tandis qu’on trinque et valse et parlote bon vieux temps.



mardi 20 novembre 2012

L'interview de Mario B





« C’est à moi que vous demandez ? Oui ! Si vous demandez, je réponds : oui ! j’aime les femmes blessées, sensibles à l’extrême, - les fragiles, dont la furie ne s’exhale pas en cris mais en soupirs et en regards brûlés de bêtes prises au collet. Les femmes blessées, c’est ça. Je les préfère aux solides. Les solides, les complètes – les femmes qui n’ont pas besoin - non. Non, je – Si on cherche une mère pour – oui, mais moi, non. Je n’ai jamais cherché la mère de mes enfants. D’ailleurs, je n’ai pas d’enfants, non : c’est un tout autre usage. Enfin, une autre vision.

Entendons-nous bien : je n’aime pas blesser les femmes : d’autres s’en chargent très bien, ou les choses de la vie,  les aléas - quoi ! J’aime les femmes blessées : j’aime faire acte de réparation.

Oh ce n’est pas non plus que je souhaiterais qu’elles courent les rues et peuplent l’univers, les femmes blessées. Je ris ! mais c’est un charme que j’ai toujours aimé retrouver chez mes conquêtes, cette – faille ? Cette vulnérabilité qui les rend – comment dire ? éphémères plus que les autres. Comme fugitives plutôt. Insaisissables. Oui, j’aime posséder les femmes qui ont ce charme. Et ma compagne, celle que vous admirez, derrière la vitre, il n’y a pas à chercher bien loin : c’est l’une d’elles. Elle est toute pétrie de ce charme.

Et afin qu’il demeurât un charme, une brutalité, si je peux dire, nature, exempt de coquetterie ou d’artifice, puisque je dirige l’entreprise – oui, c’est moi le patron- je l’ai placée en première ligne. Dans la boutique. Elle est au comptoir, là, à droite.

Oui, c’est elle. Les petites à côté font les vendeuses, et c’est elle, pâmée, dolente, romanesque qui cause avec la clientèle. Avec sa voix - Elle est là et qui se laisse regarder, et c’est volontiers aussi qu’on l’écoute. Elle soulève l’empathie, c’est du velours.

Moi, ici, j’organise, je gère, je compte et parfois même, c’est moi qui met la main à la pâte pour la décoration. Rien à voir.

Et je sais qu’elle tire profit de l’admiration que je lui permets qu’on lui voue, puisqu’elle demeure entièrement souffrante ; depuis qu’elle est en vitrine, elle s’améliore, elle se complait, elle épaissit. Elle a dépassé la désolation et ses hordes de plaintes, non, elle souffre en silence, dans ses chairs, comme il faut.

On aime, déjà depuis la rue, ce corps ambigu qui s’expose sans en avoir l’air et s’étire et se ramasse sur soi pour soudain bondir hors de sa gangue et frémir. Ces cris sourds, rentrés qu’on perçoit, si on est attentif, au travers de tous les petits mots des petites choses du quotidien. Comme elle alanguit ses voyelles, comme elle pourlèche ses doubles consonnes !

J’ai l’esprit partageur : j’ai l’esprit commerçant. Je la laisse faire ce qu’elle veut derrière la vitrine et les clients peuvent en profiter – mais nous nous repassons les meilleurs moments, parfois, le soir, grâce aux captations des caméras de vidéo-surveillance juste tous les deux. Et elle se trouve épouvantable, évidemment, et s’en veut et se tord. Mais je suis là. Je suis là. Elle attend de moi ces signes de dévotion, ces applaudissements muets dont toutes les femmes, même les solides quoiqu’elles disent, sont éprises. Et ma femme blessée, le clou de mon magasin,  plus que les autres encore se montre sensible à mes attentions. 

Oh non ! je ne tiens pas à ce qu’elle guérisse – d’ailleurs, elle n’est pas malade : elle est blessée. La consoler serait l’achever : non, ce qu’il faut c’est fêter ses tourments. Les embellir, en quelque sorte. Nous avons trouvé notre équilibre et prenons même, parfois, en fin de saison, si le chiffre d’affaires le permet, un congé au soleil. Ça nous repose du commerce.

Je ne dis pas : oui, si je vivais à Poznan, par exemple, les choses auraient suivi un tout autre cours peut-être. »








lundi 19 novembre 2012

La consolation des grands hommes






aux phryganes trichoptères qui grimpent, appâts des rêves, le long de mon chevet ordinaire









À travers le velux je reluquais les reflets du couchant garni des reliefs du festin céleste. Des lambeaux violacés zébraient irrégulièrement le carré vitré.
Et ça rosissait quelque part.

Bientôt l’ombre gloutonne avalerait mon lit et tous alentour, Pamuk, Coetzee, Montalban et les autres, couchés sans volupté, tous et leurs tranches découvertes malgré eux comme des flancs offerts aux ténèbres impudentes.

Aucun d’eux ne se lèverait courageusement pour actionner le commutateur, tous plongés avec moi dans les entrailles du ciel de lit éteint. Et privée de la lueur électrique et câline de l’ampoule nue, ambre tiède amortissant les terreurs des vivants, sentinelle dénudée pendue par le collet au plafond sans nuance, je ne lirais pas avant de dormir. Ni ne dormirais pour autant. Mes doigts rompus à l’effeuillage du plus humble gâte-papier se replieraient dans mes paumes, et à poings fermés, je veillerais les heures longues qui séparent du jour naturel, vêtue d’une leste chemise de borgnon.

Je ne dormirais pas. Aux aguets. Patiente. Autant que je puis l'être dans mon lit désolé.



Il aurait fallu se lever et tituber dans l’obscurité, risquer de renverser les volumes empilés et le flacon d’huile dont je me sers à l’aube pour barder ma peau vulnérable. Et, à tâtons, il aurait fallu arpenter le mur où les petites mouches humides que même le chat roux ne parvient pas à lamper, font tapis par dizaines et là, il aurait fallu appuyer d’un doigt sur l’interrupteur, assister au miracle de ce fiat lux dégénéré, pour enfin s’asseoir sur le bord du bord du lit. 

Et, tremblée de haut en bas, il ne resterait qu’à pleurer, me laisser aller à pleurer ma tapageuse solitude mise à jour dans l'électrique clarté nouvelle. Renverser le chagrin par dessus chair, secouer de hoquets ma carcasse mise en quarantaine,  sous l’œil indifférent des bons et grands amis pressés entre les pages, dans une vaine éternité frigide.



Pourtant... Vous l’avouerai-je ? Sans frimer, je vous jure : l’un d’entre eux doit se souvenir de moi, et de ma peau d’avant les années de veille, l’un d’eux, au moins, entre ses pages serrées comme des mâchoires de saturne, puisque j’ai baisé la couverture du livre remontée sur ses phrases, puis la tranche où le titre se fiançait à mes pupilles, une fois les derniers mots soufflés. Oui, c’était son nom, maintenant j’en suis sûr. J’ai donné ces baisers gonflés d’amour à un costume de carton ! puis quand je l’ai abandonné aux autres volumes amoncelés en fragile équilibre, devenus pour un temps autel, reposoir boiteux de ma soudaine ferveur, il s’est tu complètement, lui qui deux heures durant m’avait chanté au lit une romance si persuasive que l’amour, prodigieux, m’était monté au lèvres. Le carton lisse et luisant de la couverture maintenant pavanait en dieu pétrifié; cloué en porte-à-faux sur le tas de recueils, il imposait son antienne. Mais personne ni rien pour relayer à haute voix ses triomphes. Dedans ! Dedans sans doute le cœur imperceptible battait-il encore ! Il m’aurait fallu y coller l’oreille. Et l’esprit, discret comme sont tous les esprits vrais, l’esprit non plus n’entonnait rien ? Mais il ne pouvait que célébrer l’hommage de mes lèvres allouvies !

La suite - je jure les grands dieux qui peuplent vos caboches ! je jure qu'elle est vraie!

Cette nuit, cette nuit-là, je dormis tout du long, sans sueur, blottie contre un géant qu’en rêve je séduisais et qui pilait des livres et buvait de la bière à flot, à même la cruche.

Au matin, ce matin-là, m’éveillant sous le velux inamovible, je trouvai les livres disciplinés, les tranches verticales, les titres abécédaires, les auteurs, vifs ou morts, en oignons, monacaux. 
Je me tournai, déçue.

Et tournée je perçus le ronflement berceur d’un géant délivré de sa publication.

Allez ! c'était aux temps où je dormais encore, où les dieux, les grands dieux passaient dessous les portes et où les mots couchés valaient plus que tripette.