1.
Elle sautille, me bouscule, m'empresse : "
Donne ! Donne ! " . Avec quelle gaîté, elle hurle presque, bondissant d'un
pied sur l'autre, les bras jetés vers le rouleau que je porte maintenant avec
angoisse à bout de bras, par-dessus ma tête. Et que lit-on sur mon visage ?
L'embarras ? Point. - Savez-vous lire ! - : j'étale un sourire béat. Hissé
sur la pointe de mes orteils, une posture de vrac maladroit. Vacillant, je
tournoie. Taureau : c'est elle ! Moi, matador. À peine. Grand'peine. Ma femme
s'immobilise.
La danse s'épuise. Je plante mes talons. Un petit silence
et rougissant un peu :
" C'est gentil mon chéri d'avoir cette année
pensé à la fête des Mères. "
L'as de la dissimulation : un zéro, un nul.
Le plus piteux d'entre tous : " C'est une
peinture. "
Elle me fixe subjuguée.
" Abstraite. "
Je précise.
" Abstraite. "
Elle murmure.
Son visage s'illumine. Sa voix se fait encore plus
douce, sa douce voix.
" Donne ".
Je baisse enfin les bras et je tends le rouleau des
deux mains où le sang ne vient plus.
Elle le saisit, je me détourne.
Elle le décapsule et déroule le papier : j'entends.
Et j'entends encore, miaulé du fond du couloir, au
risque encore de réveiller les enfants : " Je vais l'accrocher dans la
chambre. "
Oh. Pas dans la chambre !
Si.
Je la suis à distance. Elle a été véloce.
Dans la chambre.
C'est épinglé haut oh ! au chevet du lit : nous
faisons presque la même taille. Le carré de papier n'est pas bien grand, lui,
sur le grand mur blanc, entre les deux appliques.
Un monochrome couleur chair. Elle m'enlace et son
calme me gagne.
Elle glousse dans mon aisselle : " Merci.
" .
Sauvé.
" J'adore. Je l’encadrerai
plus tard."
Elle s’adonne aux travaux manuels, parfois.
2.
Il y a toujours une épaisse couche de silence, malgré
la cohue citadine, entre eux. C'est sans doute la clandestinité qui force le
vacarme. Combien d'autres couples attablés pareillement préservent un secret
par nécessité, sans particulièrement s'en délecter. La petite femme pense :
"
Au moins ici je ne me sens pas seule au monde. " Et elle finit le
salvateur verre d'alcool. L’homme l'enlace. Elle tente
de poser le verre et y parvient. Ils ont parlé de tout, sauf d'eux ensemble.
Ils en parleront par bribes peut-être, tout à l'heure en se rhabillant, chambre
17, deux rues plus loin.
" Pourquoi ce type m'enlace-t-il ? "
pense-t-elle encore.
"
On y va ? "
3.
Malgré le désarroi où cela me plonge, après, j'apprécie
la vitalité que me procurent ces rendez-vous.
Et puis, cette sensation palpable de solitude centrée
enfin.
Pas possible de se disperser dans ces bras-là, ces
jambes-là, sur ce ventre-là, ce sexe-là. Là, je suis tout à fait la même. Et
comme, fichtre, il n'est question que de plaisir : il n'est de réponse qu'au présent.
Mais il y a ces baisers, - des lampées d'amour vif -
.
Et puis lui, au moins, il parle. D’anatomie,
souvent. Mais je ne vais pas choisir les sujets de conversations, non plus.
Et revient plusieurs fois cette phrase dans le
souffle brûlant le long des vertèbres :
" J'adore ton dos. "
Cela ne me flatte pas.
Je laisse dire et faire.
4.
Alors un jour, je demande à Alfred, Alfred qui ne me
refuse rien parce qu’il est en quelque sorte mon cousin, de me peinturlurer ce
dos.
Alfred questionne rarement, mais ce jour-là l’Alfred dépare :
" C'est pour un connaisseur ? "
Je réponds : " - Non, une connaissance. "
.
Il
insiste : " Ignorante
j'espère. Le pastiche passe encore : c'est l'école de l'art. Mais les redites.
..".
Agacée ou honteuse de cet enfantillage, je me déshabille
devant Alfred qui jamais ne m’a vue nue.
« On évite le bleu, fait-il en débouchant un
gros pot de pommade aux reflets écoeurants, soyons réalistes. »
Bientôt je suis vautrée sur le dos contre un papier
kraft dévoilant à Alfred avec lequel je vis en parfaite – si c’est possible – chasteté ma crudité osseuse et la peinture adhère
là où mon corps rebique.
Un quart d'heure plus tard, je suis lavée, poudrée,
embaumée, clinquante et mon dos négatif avec tout ce qui m’est donné de fesses,
est renversé là, sur le papier, sec, couleur chair. Mon revers minuscule saisi à
la gouache mate que j'enroule sur lui-même et que je fourre dans un rouleau de
carton protecteur.
5.
« -Nous avions dit que notre relation était juste
une relation. Comme ça. Claire.
-
C'est
pas un cadeau. C'est un pense-bête.
-
Pour
se souvenir de quoi ?
La bête, c'est moi. Le dos c’est pour lui.
Mais " De ces moments d'oubli "
pense-t-elle répondre. Elle ne répond pas.
Et elle sourit, sincèrement reconnaissante.
6.
Ils se rhabillent. Quoi qu’il en soit, il quitte la
chambre 17 embarrassé de son sac, de ce rouleau et d'un toujours tendre
sourire. Elle quitte la chambre un quart d'heure plus tard, lavée, poudrée,
embaumée, clinquante et pense encore : " Tant pis s'il le jette à la première
poubelle. Au moins je l'ai fait. "
7.
Lui en fit ce qu'il put.
Bonne fête maman, ou l’art du recyclage. /pour B. 26 Mai 2001.