Le dernier jour de 2008
9h.17 Le dernier jour a commencé sans moi, mais, miracle, réveillée sans l'aide de Glenn G, le majordome mélomane canadien que je suis parvenue à enfermer dans le boîtier plat et régulièrement sonore, qui par pure bienveillance me donne l'heure aussi, et qui orne mon chevet.
9h.40 fin de mes ablutions et non de mes ablations comme je l'ai longtemps cru. Je m'offre un cocktail de cachets, potions et suppo dans l'espoir de juguler le coryza bronchiteux qui me terrasse. Je repense avec tendresse à la pharmacienne qui, me tendant la boîte de suppo que je lui demandais de mon propre chef, me murmura, comme pour excuser quelque obscénité à délivrer l'article : " C'est encore ce qu'il y a de plus efficace pour ça. " ( Étant avoué que je ne lui avais pas exprimé les maux dont je souffrais, je me promis que je n'omettrai pas de lire intégralement la notice et posologie dès mon arrivée à la maison.)
9h.45 Entrée dans ma chambre. Mon majordome entonne ses variations Goldberg : je lui ferme le clapet d'un index vengeur.
9h.47 Je m'oins.
9h.54 Je sélectionne mes habits, et les mets. Sauf les collants.
9h.55 Je sors mes collants de leur panier. Les trois paires de laine parce que ça caille dehors.
9h.60 Je réalise qu'il est 10h. et que je n'ai pas choisi mes collants, quoique la température extérieure n'ait pas tellement varié malgré mon agitation matinale.
10h00 Voir au dessus.
10h15 J'ai opté pour des collants rayés gris et noirs si épais que j'ai l'impression d'être l'une des dernières représentante des zébrânes (ou donzèbre ou donzed ). J'espère juste ne pas croiser un représentant d'une société protectrice des animaux quand je sortirai dans les rues surpeuplées du village. Il était temps que je choisisse parce que le système pileux de mes mollets pourtant fraîchement maîtrisé menaçait de se dresser contre moi, la température ambiante avoisinant les 3°.
10h.20 Je descends d'un étage, pomponnée et délicatement odorante.
10h.25 Je cherche mon sac.
10h.26 Je cherche ma CB.
10h.27 Je cherche mon chéquier.
10h.28 Je cherche mes clefs.
11h.49 Pour éviter les ennuis (voir 10h. 15), je choisis mon long manteau rouge à capuche, craignant cependant qu'un autochtone ne me hisse à une gouttière au côté d'une guirlande. À défaut de trouver quoique ce soit, et usée par mes vaines recherches, je sors avec de la menue monnaie et me dirige vers le cabinet du médecin, car le rhume carabiné qui m'est échu combiné à mon désir de cesser de fumer m'a tirée du lit, et je ne veux pas que cela passe inaperçu.
10h.34 Je m'assieds chez le médecin, qui, vous le constaterez, compte tenu des horaires que vous aurez noté, ne gît pas bien loin. À moins que je me sois changée, en cette ultime journée de 2008, en athlète jamaïcaine, ce dont je doute sérieusement. Il y a là : un couple quinquagénaire aux nez décuplés et vermeils, une adolescente mêchue et recroquevillée, une mère et deux fillettes, jumelles, habillées à l'identique, doublées de deux poupées qui parlent, fruit sans doute des tombées récentes de cheminée. L'une des poupées réclame à boire; la mère constate qu'elles, la mère et les échappées de Shining, ont oublié le biberon. Le médecin entre, martial, me salue, et emporte la mère et les quatre poupées, dont l'ivrogne.
10h.39 Je réalise que, n'ayant pas mon sac, je n'ai pas de mouchoirs propres.
10h.45 Le mouchoir déjà compassé que j'utilise trépasse. Je renonce au médecin et sors du cabinet, sous l'oeil soupçonneux des deux nez cramoisis. L'adolescente n'a pas frémi.
10h.46 Je profite de ce que la boulangerie se trouve à deux pas de chez le médecin pour prendre de quoi petit déjeuner. Il y a foule. Où sont-ils quans ils ne sont pas à la boulangerie ? Mon nez s'impatiente et je le compare fortuitement aux choux à la crème de la vitrine. La boulangère, une fois ma commande passée et les croissants dans le sac, me souhaite gaiement "Bon réveillon!". La main devant le blaire, je lui réplique : " De bêbe."
10h.47 En passant devant le cabinet médical, je cours, ce qui me rappelle la Jamaïque. La journée sera belle et j'entonne : no woman no cry, mais je ne croise personne qui pourrait me faire taire, malgré la densité démographique effarante de ce village. (voir 10h.46).
10h.55 Sur les 430 m qui séparent notre maison de la pharmacie, j'ai pu apercevoir sept pauvres types lynchés, -dont trois très nains- pitoyables, affublés du même manteau rouge à capuche que moi, version ourlée d'hermine. Je ne dois mon salut, je crois, qu'à l'absence de barbe que j'arbore fièrement, et au fait que tous les habitants soient coincés, pour une raison que je n'éclaircis toujours pas, chez la boulangère.
10h.57 Je suis congelée et j'ouvre la porte de la maison non fermée à clef puisque je n'ai pas trouvé les clefs avec mes dents. J'ouvre celle du jardin au chat rouquin qui vit avec nous et qui n'a pas encore appris à soulever seul les loquets plombés malgré l'agilité d'esprit et la hardiesse qu'il a acquis, à notre contact sans doute. j'ai la mâchoire meurtrie.
10h.59 Je prépare le petit déjeuner.
10h.60 Je réalise comme précédemment mais une heure plus tôt qu'il est déjà 11h, que nous n'avons pas encore pris notre petit déjeuner, et qu'on ne m'aura plus, rapport à l'heure.
11h.00 Donc je crie : "À table!". Ce à quoi on me répond : "Deux secondes."
11h.00'02" Personne. Je m'attable. L'italienne qui me sert de cafetière siffle. Je reconnais l'air du café.
11h.06 Ma fille mange quatre kiwis. Je repense à la SPA. Je sifflote l'air de 30 millions d'amis qui me revient de l'enfance. Ma fille n'ayant ni mon âge, ni la tv, ne remarque rien. Je constate que les italiennes sont plus probantes, question sifflement.
11h.20 Je décide d'écrire cette journée et allume mon ordinateur qui fait le bruit de Wall-e au réveil. Pendant qu'il se met en route, je songe que si je rencontrais un type appelé pin, ou pain, ou peint (etc) et que je fricotais avec, je deviendrai l'amie de pain et ça me fait sourire.
11h.22 J'ai lu les mails viagra, rollex et autres denrées aphrodisiaques que m'offrent mes mails et je décide de passer aux choses sérieuses. Quand on veut on peut : je retrouve mon sac, ma cb, mon chéquier et les clefs de la voiture.
11h.24 Je déplace la voiture devant la maison. Une gentille voisine m'aide à manoeuvrer sur les 10 m que j'ai à parcourir. Vu que c'est la seule habitante croisée jusqu'alors dehors, je décide de penser, magnanime, que vraiment, les gens d'ici sont épatants, quand ils parviennent à s'échapper de la boulangerie.
11h.28 Je commence à décharger la demi stère de rondins que j'ai acquis hier au Sud de la Loire.
12h.00 J'ai le dos cassé et je décharge encore le coffre de l'auto. Ma fille vient me relayer. L'heure du Jeu des 1000 euros approche.
12h.20 Je renonce à vous expliquer comment j'ai mis 20 mn à brancher une rallonge à mon aspirateur. Le chat risquerait d'avoir honte de moi, s'il lui arrivait de lire. Il a avalé sans broncher un kilo de sciure, l'aspirateur, aussi je le tapote affectueusement et le range, au grand soulagement du quadrupède rouquin qui vit avec nous, et qui, a priori, préfère Bach.
12h.50 Je décide de faire des keuftés. Je mets donc du pain dur à tremper dans du lait, je coupe un oignon, sort du cumin en poudre, un oeuf, etc... ( vous pouvez me contacter en 2009 pour la recette complète.)
13h.50 Je ne sais pas où est passé le temps mais ma fille hurle à la faim et les keuftés ne sont pas cuits.
14h.30 Ils le sont, cuits, les keuftés, et le brocolis itou. On engouffre ça avec du radis noir au gros sel et de l'ail confit, notre régime de base.
15h. Je ne sais plus ce que nous faisons, mais je ne chôme pas, sans doute.
15h.30 Tandis que nous écoutons les Queens, je décide m'atteler à la préparation du fondant au chocolat que j'ai promis à nos hôtes de ce soir. J'ouvre le recueil de recettes : je lis intégralement les chapitres : "explications des principaux termes usités dans l'art culinaire", "Guide pratique pour l'usage des mesures et des poids". Quand j'arrive aux sauces accompagnant les gibiers, je réalise que ce n'est pas le bon livre, même s'il est signé aussi Ginette Mathiot.
15h.45 J'interromps ma lecture de "La pâtisserie pour tous", ouvrage culinaire et démocratique de G. M. (ci-dessus citée) : les sympathiques propriétaires de la maison que nous louons passent ; après un bref échange, je réalise que je n'ai pas purgé les radiateurs, ceci expliquant cela. (voir 10h. 15)
16h.10 Je rassemble les ingrédients pour le gâteau : comme il faut du beurre ramolli, j'attends.
16h.20, le beurre est ramolli. Moi aussi.
16h.50 Les dattes sont fourrées de pâte d'amande. Les oeufs incorporés au chocolat. Ginette is not dead.
17h25 Le gâteau au chocolat est au four pour 45 mn. Je téléphone donc à une amie pour le thé. ça fait chic et ça occupe, même si nous ne nous parlons pas en anglais.
17h.38 Ma fille me demande des timbres. Les enfants ont de ces lubies. En même temps, elle n'a pas goûté encore... Je me vêts d'une pelure triple fourrure. Je renonce à la chapka, vu que le grizzly n'est pas à ma connaissance recensé comme familier des pays de Loire et qu'en outre, j'ignore les dates de la saison de la chasse par ici.
17h.40 Le marchand de tabac qui fait office de vendeur de timbres à ses heures creuses me dit, déconfit : "La poste ne m'a donné que cela", en me tendant un carnet de timbres à l'effigie d'un immonde ourson ( ou renne, je ne suis pas très physionomiste), au dessus de laquelle on peut lire "meilleurs voeux". Je le rassure en lui disant que c'est pour ma fille qui a toujours eu très mauvais goût.
17h.45 Je marche tranquillement pour passer inaperçue, car il y a foule dans la rue. Je n'ai pas entendu les CRS intervenir à la boulangerie pourtant proche. Je constate que personne, même pas les forces de l'ordre, n'a eu la bonté de décrocher des gouttières les désopilants pendus vermillons. Vu qu'à l'enseigne de la pharmacie, ça annonce 0°C, je leur souhaite bonne nuit et leur rappelle que notre premier ministre M. Fillon a fait voeu que tous les SDF ne refusent pas les abris qu'on leur offrirait cette nuit. Je m'imagine avec ces sept lascars à la maison, et je trouve que Fillon pousse un peu le bouchon.
18h.02 Le minuteur sonne. J'en déduis donc que : soit je me suis gourrée sur le compte à rebours, soit le minuteur qui a chuté multes fois dans des casseroles disfonctionne tout à fait. Quoiqu'il en soit, je vérifie la cuisson du gâteau au couteau, méthode ancestrale mais à l'efficacité prouvée, vu que je n'ai pas le temps de me plonger dans le mécanisme ultra perfectionné et certainement retors du minuteur.
18h.11 Je sors le gâteau : je déteste obéir aux minuteurs.
18h.14 Je recolle avec de la super-glu mes bottes qui n'ont pas supporté mes allers et retours répétés dans la rue. Du coup, je recolle tous les objets cassés que je trouve...
19h.00 Nos invités du thé partent. Je ne trouve pas la recette du nappage chocolat. Je téléphone à ma soeur qui maîtrise ça à fond. Ayant besoin de deux gouttes de café corsé, et ne voulant pas décevoir mon italienne domestique, en cette fin de présidence de la France à l'UE, je finis le café. Voulant tourner le sucre dans la tasse, je réalise que j'ai dans ma folie réparatrice collé la cuillère, la tasse et le sucrier à la table.
19h.53 L'invitée de ma fille et elle-même attaquent le nappage chocolat à la spatule, ou plutôt, comme on appelle les chiens, attaquent directement les spatules. Moi j'attaque la table, pour décoller les couverts.
20h.39 Des gens font des va-et-vient (au pluriel, est-ce que vient prends un "s"?) dans le couloir les bras chargés de bûches et de rondins. Je me planque et fais comme si de rien n'était. J'ai trouvé: je crois, la voie de la reconversion. J'acquiers un entrepôt, j'y construis une cabane surmonté de l'écriteau " ici on vend du bois", j'épouse un bûcheron et l'affaire est dans le sac. Cette idée revigorante et le café corsé me secouent : il est temps de partir en soirée. Vu le temps que j'ai pris à choisir mes collants (voir 10h. 15), je renonce à me changer et rajoute juste du rouge à mes lèvres, pour les coordonner avec mon nez.
20h.46 Je reprends donc plus tard. Je m'attends au pire.
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