mardi 24 septembre 2013

la lettre que j'ai reçue, de la part d' E. Trois, amie d'enfance perdue de vue, retrouvée dans la boîte aux lettres.




" J'arrive dans ce pays : Imagine! Sitôt ma coque à vue de terre, seuls des taureaux à portée de voix! Des taureaux ! Rien que des taureaux. - pas une de ces stupides vaches gorgées de lait - Des taureaux seulement et ça paisse et ça dresse l'oreille. De loin déjà ça m'accueille, le licol courbé au dessus de l'échine de la mer que je monte sans mal y penser. À distance leur mufle coulé dans l'écume de ma paume, imagine ! 
Je saute de l'embarcation - trop pressée sans doute : c'est la tasse. Ne me reste qu'à nager jusqu'au rivage des bovidés- une belle brasse toute habillée. Au rivage je me dévêts puis l'air de rien, sèche, sur un galet, lovée.
Ils recollent leurs naseaux au pré ou bien oseraient-ils le grain de ma peau, si je rampais jusqu'aux sabots ?

Parmi eux il y en a un plus rouge qu'un ventre de Bulbul : je frissonne car il me défie. Si je pouvais inventer, là, sur le champ, pour ce colosse de cinabre une grotte où l'isoler, que mon incarnat à sa guise folâtre avec ses frères de bitume. Une cloche sonne, je regarde au large.
Puis de l'autre côté, dans les terres. Je suis bipède : j'avance un peu.
Imagine encore ! Un village ! Un village à portée de voix, et dans le village : pas une femme! Pas une pour tous les usages qu'on a des femmes, d'ordinaire : cuire, repasser, frotter, se perdre! 
Déjà je renifle, goulue : le linge par les hommes lavés, l'intime, la sueur et le salé, tout! Que des hommes!
Des hommes : imagine ! - seulement.

Si petits derrière les taureaux qui posent leur joue dans mes paumes.

Je les laisserai au village sonner leurs cloches fêlées d'orgueil.

Mais demain, je t'écris encore. Poste restante. Entre deux mers."




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