Je n'ai pas pris le temps de soulever le monde. Et c'est dommage.
L'âge s'est avancé sur moi, et je n'ai pas bougé le pouce pour soulever le monde. Je m'en veux un peu.
Le soulever, je pouvais : j'ai une langue.
Mais c'est que le monde a été plus vif que moi.
Il m'a soulevé le coeur avant.
Le monde pourtant n'a pas de langue : il a certainement fait usage d'un autre organe pour me soulever prestement le coeur.
Je suis si légère, alors mon coeur ! Imaginez : mon coeur n'étant qu'une partie congrue de mon insignifiante anatomie, il n'aura pas su faire le poids quand le monde s'est entêté à le trousser.
Sans tête, je suis plus chiche encore. C'est simple, le coeur et la tête pèsent chez moi - si on les totalise - autant que le postérieur additionné au reste, foie compris.
Aussi quand le monde m'a pris de vitesse, question soulèvement, je n'avais plus qu'à poser mon cul sur une chaise, et à mettre ma tête entre les mains. Comme ça.
Et c'est comme ça que je me suis endormie.
À force, évidemment, l'ankylose m'a saisie. J'ai prêté le flanc à toutes sortes d'attaques, étant désormais incapable de me montrer agile. Et j'y ai laissé ma peau.
Ne me reste de cette confuse bataille que ma langue.
"Ma langue dans son palais baignée de ma salive sous le créneau des dents."
C'est ainsi, en rêvant à la langue qui me restait, fidèlement, malgré les assauts et les offenses, que je me suis souvenue de mes dents.
Mes dents ! Ce ne sont pas seulement mes os que j'allais prendre soin de ronger désormais, mais les barreaux de la chaise sur laquelle j'étais assise, et peu à peu, grignotant alentour, l'entièreté du monde, comestible ou non. C'est ainsi que j'ai englouti le monde, à défaut de le soulever, et que je vous parle d'un pays que ni vous ni moi n'avons encore inventé.
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