lundi 1 décembre 2008

un Souvenir des années 90.

Le visage, d’abord, d’un Irlandais. Rougeaud, casquetté, négligemment bien vêtu. L’image épuisée, - les pintes vidées, l’œil vide, les mains tremblantes-, je passe aux alentours. À côté, sur la droite, mais visible en pied, un quadragénaire mi-chauve et santiagué, et face à lui, une belle étudiante (devant elle, sur la table, une chemise épaisse de copies, et des yeux à gober le mi-chauve, donc, me dis-je, c’est une étudiante.). Et le type dit, - que j’ai cru Irlandais- : « Je vais me foutre en boule. Laisse-moi travailler. ». Et un autre, un qui a des livres de l’édition de Minuit enfouis à demi dans ses poches, réplique : « Casse-moi la gueule ! Vas-y ! Moi, je suis franchouillard. Franchouillard ! » L’Irlandais-qui-n’en-est-pas-un saisit une valisette en cuir cossu, et un étui à guitare, et l’autre poursuit : « Je ne suis pas juif. Je ne suis pas musulman. Je suis franchouillard. Et je vous emmerde. Et je vous aime. » C’est définitif. Il se penche dangereusement sur la table, celle qui jouxte celle du mi-chauve, ahuri. L’Irlandais, embarrassé de ses valises, sort. Le demi-porteur de minuit retourne au comptoir sans commentaire. Le mi-chauve et l’étudiante sont indemnes. Une lueur de complicité passe dans la croisée de leurs regards. Le mi-chauve peut commencer, - et je l’entends distinctement : « ça me tient à cœur. » Je n’avais pas vu, une autre belle fille, à la peau noire, l’accompagne, qui est assise un peu en retrait. Il lui a adressé un clin d’œil. « Dites- moi le texte, et on verra. » Ce doit être un maestro de l’université, un gourou pour étudiantes qui parcourt parfois l’Afrique pour en rapporter des perles d’authenticité. Je laisse dire : « soixante-dix… Quelque part le mistral… Jour plombé » De la litanie que la voix sans relief de l’étudiante verse dans la rumeur feutrée du bistrot, je ne saisis que des bribes. « Soudain. Peu à peu… Sinon précisément privé(e ?) de sentiment … Et un monde…À genoux… Debout…À genoux... » Lacunaire ânonnement saisi de loin en loin. Le mi-chauve : « Tu as du mal » Elle, reconnaissante : « Oui. Je ne vois plus. » Elle crispe son corps et ses mains que je distingue enfin, sages jusqu’ici sans doute sur des genoux, les siens à elle, ses mains serrées sur ses couverts. Ils sont donc à déjeuner. Eux deux, car la belle femme à la peau noire, en retrait, n’a pas d’assiette. Il reprend : « Il faut le commencer ainsi : Soixante-dix… » Et il enchaîne, causant d’un procédé absolument innovant, les visages peints de blanc, émergeant seulement du rideau. « Pour cet auteur, on n’a jamais imaginé cela. » Et il tourne un peu sa calvitie entamée vers l’autre femme, la tapisserie de peau noire. Après l’exposition en plusieurs longues minutes de la mise en scène éventée, « un procédé… minéral ! », qu’il étire en haussant le ton, elle dit simplement, l’étudiante reconnaissante, ses yeux dans les yeux du mi-chauve : « ce serait bien. ».

Je reprends le 47, vers les Halles, plus d’une heure après le café de Jussieu. Le type à casquette est là, que j’avais pris pour un Irlandais, sur la plate-forme centrale. Maintenant un glaïeul vermillon est ficelé sur sa valise de cuir rigide. Queneau me tient la main. Je n’ai pas perdu mon temps.

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