samedi 29 novembre 2008

LE MONDE APPARTIENT.

(à ceux qui se lèvent tôt)
À 5h15, ils décantent. Les seigneurs de la Terre ont les yeux avachis.. Leurs lèvres sont flasques et serrées. Leurs teints sont uniformément gris. Leurs femelles ont les épaules de plomb et les seins ne se dressent que dans des hoquets qui digèrent la nuit brève. Elles relaient leurs mâles.

Ce qu'ils abusent de vie se passent sous silence.

Leurs cernes spongieuses ressemblent aux caniveaux tinettes et aux gouttières gonflées de muqueuses précipitations que certains d'entre eux dégorgèrent, cette nuit, contre maigre salaire.

Les territoires qu'ils remportent par lambeaux dans leurs courtes chambres sont : un siège délavé, un bloc de béton que la gueule de la pelleteuse nocturne, menant siège au pavé, semble arracher au ciel plus bas encore que leurs fronts, l'épuisement de la planète.


Ils ne sont assaillis ni de projets ni de songe.

On les voudrait croire revenus du désert. Mais leurs semelles ne brûlent pas les bitumes qu'ils foulent, et à peine si, dans les grasses poussières qui couvrent les vestiges de la veille, leurs pas laissent une empreinte confuse.

L'un d'entre eux, le menton planté dans la poitrine, mâche son instant les yeux mi-clos. Il bredouille dans une langue ignorée de ses voisins quelques sortilèges vidés de sens.

Car chacun de ces seigneurs méconnaît le dialecte, les frontières anciennes, et même les épices préférés de celui ou de celle qui le côtoie. Le petit matin n'est pas une table ronde. Le petit matin est une terreuse Babel exténuée.

Pourtant tous sont bien des seigneurs de la Terre : le président du pays qu'ils balaient, construisent, rafistolent l'a proclamé. Il a fait d'un proverbe usagé une mine de corindon.

"Le Monde appartient à ceux qui se lèvent tôt."

Ainsi aux visiteurs du petit matin, l'accession au titre de propriétaire.

Ainsi la vie. Dans une contrée où les seigneurs véritables se coulent dans des tanières, entassés, brisés, à l'heure où les maigres couvre-feux éteignent dans les cages d'escaliers insalubres les derniers sursauts d'allégresse et de désir que réservaient encore d'antiques rêves. Les possibles se dissolvent dans les rumeurs du matin.

12.06.07 Gare de l'Est (Le train pour München a fondu : il ne s'arrête plus de ce côté de la frontière. Ou bien la frontière a fondu?)

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