samedi 4 avril 2009

mon pays dans mon pays

J’aime ce dernier lieu de fragilité et de discrétion : le théâtre.
Un monde. Une famille.

Peut-être la dernière chambre de l’Art, au seuil de laquelle se tiennent, droits, compassionnés, comme au chevet d’un agonisant les institutions et ceux qui grappillent et sucent en son sein.

J’aime ce sacre de l’impuissance et les rites désolés qu’on lui voue : j’aime savoir que je participe à cette parade fantomatique, que je nourris de mon sang et de mon souffle ce petit frère des caves, entraînant même avec moi dans cette dilution morbide des chers et amis. Que je me joins au cortège des gérants de condoléances. Que je suis la déshéritée, l’inconsolée, oubliée parmi d’autres erres sympathiques.

À lui, les regards que l’on réserve de coutume aux pauvres que l’on ne connaît pas et aux animaux malades.

Chez lui, cet éclat des vieilles choses rabattues: le verbe illuminé, les dépouilles de corps aux sexes confus, les cris de douleur, le bon rire franc, les gémissements de louves ...

Il dénonce. Il parle plus vrai que vrai comme font les semi-morts en leurs derniers instants, les fous, les prétendants à l’abandon.

Il secoue : un prunier, et pas une prune pour blesser le monde endormi sous ses larges branches nues. Il est secoué, hanches hôtesses sans prévoyance, accueillant présent et passé, osseuses, osseuses, ainsi vont les vieux chevaux qui ruminent l’urgence que maltraite l’oublieux cocher à en faire tourner les têtes les mieux faites. Bonne bête qu’il sauva de l’abattoir, pourtant (et ce fut le conte moderne.)!

Il se pare même, crevard, des derniers festons du progrès : il s’acoquine avec les nouvelles technologies. Le goutte à goutte qui le maintient ici en vie artificielle, - sa seule vie par essence-, s’accélère, d’une joie d’enfant, quand on réalise qu’il sait, quoi qu’ antique, pactiser avec l’avenir radieux de l’homme communiquant.

Il parvient même à devenir une mauvaise imitation de lui même : on a recours à ses fastes pour, une fois l’an, comme une fête à un Dieu né sur terre, se promettre que rien ne changera jamais vraiment.

Maigre et vieil enfant inoffensif, que chacun, sitôt qu’il se frotte au pouvoir, voudrait pouvoir aider d’une main tendue.

Mais trop s’y agrippent qui semblent respirer par ses tuyaux. Ceux-là l’asphyxient! Tapez sur les phalanges, repoussez les mains nus : ils vont, ces assassins, user des pourpres si chèrement entretenus : faites-les descendre des estrades! Les lèvent-on pour ces ombres ? Sont-ce tribunes à multitude!? 

- Et de fait, moi, je descends. Vrai : je ne chevauche pas, et depuis toujours, question de goût pour la bonne chair les vieux enfant inoffensifs ...

Inoffensif ?
Certainement. Sinon, pourquoi vouloir encore, dans n’importe quelle petite commune de France, construire ces églises vides que sont les théâtres et y abriter à grands frais du contribuable des hordes dépenaillées et des singes savants ? Chacun en veut Un. En propre! Chacun le sien. Pourquoi réhabiliter usines, pompes funèbres, obsolètes bâtiments des services publics ? Pourquoi former tant de médiateurs culturels, ouvrir tant de réseaux ruraux, d’écoles régionales, nationales, pourquoi favoriser des échanges au delà des frontières, inventer des labels, poser les auteurs vivants même inaudibles sur des trépieds, laisser libres aux troupes assermentées les rues des villes, posséder plus et plus de cirques, d’arènes, de salles polyvalentes, de palais des congrès, de lieux culturels, de scènes dédiées aux arts vivants ? Chacun en veut Un. En propre! Chacun le sien. 

Si ce n’est que ce léger éclat de cynisme : « Cause toujours, agite-toi, distrais-les. Tu ne peux plus rien et mon obole, fourre la toi profond dans la bouche. C’est ton dernier voyage. Les statues, les fantômes, les cadavres remuants calment encore les foules; la terreur, l’effroi font encore des ombres portées, tremblotantes, pittoresques, des résidus d’ors sombres. Une digestion difficile? Mâche bien. Et rame.»

Chacun en veut Un. En propre! Chacun le sien. Et pourtant, nulle recette trébuchante à en tirer. Chacun en veut, l’une de ces ménageries où le plus féroce est promu roi, le plus dangereux prince de ces bêtes, le plus gourmand empereur des faunes quasi éteintes - à condition qu’ils demeurent derrière les barreaux. Les plus domestiques ? On les consomme. Ils se reproduisent assez vite. N’a pas le sang bleu qui veut.

Ou peut-être cette prolifération est-elle le signe de la pimpante santé de la démocratie : chacun serait capable de montrer qu’il peut nourrir le démon, le dangereux parjure, l’ambigu voyant, le corps féroce, le gosier insoumis et les lampées de feu en ses flancs... Qu’il jouerait de ce paradoxe, comme le maître des rats, du pipeau ? Qu’il saurait plier le grand malade visionnaire au libéralisme du marché aussi, tout en le laissant danser sur sa corde.

Ou peut-être encore, est-ce qu’il y aurait dans cette lubie conservatrice, le signe d’une perte totale de repères, et : «on tente, on voit, on lance des filets en attendant, - et pourquoi pas de la part de ces agités du plateau qui ont le sens apocalyptique -, une pêche miraculeuse qui sauverait l’Arche du déluge..., un début d’idée, l’amorce d’une ère nouvelle sur terre ».

Ou bien, alternative ultime, avant que le colosse antique ne s’effondre dans son linceul râpé et cramoisi, est-ce, délicatement, précautioneusement, tout bonnement, par, Comme Qui Dirait (et cela chacun et tout le monde est en mesure de le comprendre, ça fait partie des communes valeurs) : Respect ?

Que d’espoir.

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